Accueil > Blogue > Ô Jeunesse ennemie !

[Blogue] Ô Jeunesse ennemie !

jeudi 11 décembre 2008

Ça a l’air de bien chauffer en Grèce, ces temps-ci. Un peu comme il y a deux ou trois ans dans nos banlieues à nous, bien représentatives de l’idéal français d’intégration. Mais là, d’après ce qu’on voit à la téloche, on dirait que ce sont des jeunes tout propre sur eux qui plantent le boxon. Et qui expriment des inquiétudes finalement pas si éloignées de celles qu’exprimaient naguère nos zonards à nous : no future ! Pas d’avenir, pas de place dans votre bonne vieille société démocratique, nous disent-ils, ces jeunes !

Chose frappante (en plus de la police, bien sûr), c’est le même mépris qui répond à cette révolte. Ici, on voulait donner du « Kärcher » pour nettoyer à grands jets haute pression nos banlieues polluées par les « racailles ». Là-bas, ils sont carrément les ennemis de la démocratie.
C’est sûrement un brave homme, ce premier ministre grec mais, sur ce plan, il ferait mieux de la fermer : il semblerait que son gouvernement ne soit pas un modèle d’intégrité. Alors, forcément, la démocratie, dans ce contexte, elle fait pâle figure. Mais pour ce qui est de l’avenir, les jeunes peuvent toujours se torcher.

J’éprouve un profond malaise à voir et à évoquer cela. Tout se passe comme si notre société (la française mais finalement l’européenne aussi) était peu à peu entrée en guerre contre sa propre jeunesse, c’est à dire son avenir, comme si elle s’en défiait, comme si elle en avait peur.
A vrai dire, la chose n’est certainement pas nouvelle. Chaque génération, à son tour, a dû éprouver de manière plus ou moins aigüe le même ressentiment à l’égard des générations précédentes, qui détenaient quasiment tous les pouvoirs sur elle. Un sentiment d’étouffement, plus ou moins justifié, lié surtout, peut-être, à l’impatience de voler de ses propres ailes, de prendre son sort en main.
En 68, ce sentiment résultait sans doute de la sclérose de la société de l’époque, rigide et conformiste, bien que prospère. Ce n’était pas l’avenir, le souci de la jeunesse, même s’il pouvait donner le sentiment un poil désespérant d’être un peu trop à l’image de la vie des parents. Il y manquait la fantaisie, la liberté (une certaine forme), l’ouverture d’esprit.

Pourtant, d’une certaine façon, c’est cette génération-là, issue de 68, qui, détenant depuis longtemps maintenant les manettes de la société, a peu à peu mis en place les conditions d’une révolte de la jeunesse d’aujourd’hui. Bien sûr, pas tous, mais tandis que l’on instille dans les esprits l’idée que les désordres de notre société seraient le résultat incontestable du laisser-aller post-soixante-huitard, la grande majorité laisse faire, ce qui est une forme d’approbation tacite.

Ainsi, on nous promet de dépister dès la maternelle ces comportements déviants censés être propices à la délinquance. Tant pis si ces enfants-là, grâce à des fichiers ad hoc, porteront à jamais le sceau de l’infamie : individu potentiellement dangereux. La prise en charge ? Trop chère, trop de temps perdu, pas de rémission possible. Comme un gène qui vous est légué à la naissance : on ne devient pas délinquant, on nait délinquant. Ainsi soit-il et ceux qui prétendent le contraire sont de dangereux idéalistes. Des inconscients.
Bien sûr, il y a une cohérence dans cette logique. On pourrait emprisonner des mineurs à partir de 12 ans (contre 13 aujourd’hui). Si la chose n’est pas acquise, l’idée est jetée en pâture à une société vieillissante et apeurée. Demain, elle pourrait devenir réalité. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi pas 11 ans puis 10 ans puis, cauchemardons un peu, 5 ans et ainsi de suite jusqu’à la sortie de l’utérus ! Absurde ? Voire ! Faut-il qu’ils nous fassent peur, tous ces jeunes !

On notera que, dans le même temps où l’on veut abaisser l’âge de responsabilité des enfants, on leur dénie celle de pouvoir conduire un cyclo dès 14 ans. On veut bien les mettre en taule mais pas qu’ils fassent les zouaves sur leurs scooteurs. Drôle de logique. Faut dire qu’ils ne sont pas malins, nos p’tits jeunes. Ils se tuent sur leurs cyclos débridés avec des pots qui font du bruit. Ils ont le décibel meurtrier, en somme. Et pour faire bonne mesure, on les met tous dans le même panier : les urbains, les ruraux, les agités et les sages comme des images. Tant pis si cela devrait aussi poser quelques problèmes à leurs parents qui attendaient un peu de laisser du champ à leurs ados en mal d’autonomie.

Cohérence toujours avec le démantèlement du système éducatif. Savoir lire, écrire et compter, c’est bien suffisant pour être chômeur à 20 ans ! On manque d’à peu près tout, dans ce pays, d’ingénieurs, de médecins, d’infirmières, de chercheurs, de techniciens, etc. mais l’école ça coûte trop cher. Un nid de gauchistes, en plus, comme le démontre le résultat des élections depuis trente ans. Mieux vaut désengorger nos lycées et nos universités et les réserver à ceux qui ont vraiment les « moyens » d’apprendre. De préférence les enfants de la bourgeoisie, moyenne ou grande, au sein de laquelle il est tout de même plus judicieux de recruter l’élite. Et puis, pour compenser, il y a le tiers-monde : un vrai gisement de gens compétents pour pas cher, dont la formation ne nous aura pas coûté un kopeck. Tout bénef ! Du moins, si ces crève-la-faim daignent accepter de venir en France plutôt que dans un autre pays européen un peu moins pingre...

Et puis, maintenant, les vieux vont pouvoir devoir bosser jusqu’à 70 balais. Histoire de crever au boulot plutôt que dans la misère. Quoique, c’est pas garanti non plus. Ça pourrait bien être les deux. Mais le cycle des générations est juste un peu ralenti : Finies ces niaiseries stupides de passer le relais aux jeunes, de leur léguer le peu qu’on a appris durant nos vies professionnelles avant de leur laisser la place pour aller se dorer la pilule. Maintenant, faudra s’accrocher jusqu’au bout, comme ça il y aura deux traine-misère : le vieux con radoteur à son poste de travail et le jeune con ignare au chomedu !

« No future ! » qu’ils disent les jeunes. « Pas de place pour nous dans votre société corrompue ». Force est de constater qu’ils ont raison. Tout est en place pour leur voler leurs vies. Si encore ça rendait les nôtres, à nous les vieux cons, plus réjouissantes. Mais même pas. On fait juste mine de ne rien voir pour se rassurer. De ne pas voir la poudrière à côté de laquelle on a allumé les braséros censés réchauffer nos fins de vies et qui finira par nous péter à la gueule. A faire mine d’être impuissants face à la déliquescence du modèle de société qui a été le nôtre pendant si longtemps et dont nous avons tout accepté, y compris la remise en cause de tous les mécanismes de solidarité. Par peur, par lâcheté, par égoïsme.
Ah, la solidarité ! Peut-être que maintenant que nous aurons moins à partager (paraît-il), on va en sentir un peu plus la nécessité. Qui sait ? Et peut-être que les jeunes auront enfin l’occasion d’imaginer une autre société quand, de gré ou de force, cette génération merdeuse devra céder la place. Chiche !

Blogue | Suivre la vie du site RSS 2.0