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[Blogue] Guitar hero

dimanche 19 octobre 2008

C’est pas pour dire mais j’aurais pu être chanteur. Si ! Vous l’avez échappé belle, pas vrai ?

Lorsque, voilà exactement 40 ans, nous vînmes nous installer dans ce quartier de la colline Montréal, à l’époque quasi-désert, je sympathisai avec un de mes voisins de mon âge (nous avions 14 ans) qui fréquentait également le collège du village et avait la particularité de posséder une superbe guitare de jazz, façon Django Reinhardt, dont il savait jouer... en débutant.
Toujours est-il que j’ai été subjugué par sa capacité à tirer des sons harmonieux de cet instrument mythique, simplement en disposant ses doigts sur le manche et en frottant les cordes. Du coup, je lui ai tanné le cuir pour qu’il m’apprenne le peu qu’il savait, ce qu’il fit non sans bomber le torse, évidemment.

Bientôt, je savais enchainer les quelques accords qu’il connaissait (do majeur, la mineur, ré mineur, mi) mais ne possédant pas moi-même de guitare, mes progrès s’en trouvèrent un peu retardés. Ce n’est que deux ans plus tard que, avec l’argent de mon boulot estival, je me payais ma première guitare : une folk, une Framus. Et ainsi équipé, je me lançais dans la carrière !

Dire que j’étais un guitariste de génie serait un brin exagéré (oh, à peine !) mais je prenais tout de même bien du plaisir à massacrer consciencieusement Brassens (ma première victime et mon toujours préféré), Graeme Allwright et quelques autres chanteurs qui, à l’époque, faisaient l’ambiance autour des feux de camp. You-kaï-di, you-kaï-da...
Néanmoins, n’étant pas d’un naturel très exhibitionniste, je réservais mes tours de chant à ma carrée ou, lorsque la témérité me poussait à des audaces inconsidérées, à un cercle très très restreint de copains sélectionnés sur le volet. Ben tiens !
Jusqu’à ce que je me rende compte que la guitare, c’est un fameux piège à filles ! Or, à 17 ans, c’est une chose qui ne laisse pas indifférent, pardi !

Contrairement à une idée encore très répandue aujourd’hui - et là, je m’adresse aux jeunes générations - en ce début des années 70, sur lesquelles soufflait encore un petit vent de liberté tout droit venu de mai 68, les relations entre ces demoiselles et nous, les bonshommes, n’étaient guère plus libres ou moins guindées que pour ceux qui nous avaient précédés ou pour ceux qui nous allaient nous suivre.
En ce temps-là, une chose marquait une différence de taille avec nos parents : la pilule contraceptive qui avait l’avantage de faire reposer sur la fille le soin de ne pas avancer de façon trop brutale l’heure d’engendrer un lardon. Il peut paraître un peu « macho » de dire les choses comme cela mais les filles elles-mêmes se préoccupaient rarement de nous imposer un préservatif tant il était évident pour elles qu’il valait mieux gérer la situation plutôt que s’en remettre aux inévitables tergiversations de certains mâles soucieux de leur prétendue « sensibilité ». En gros, rares étaient les filles dans mon entourage qui ne prenaient pas la pilule et celles qui étaient dans ce cas, le plus souvent, préservaient leur virginité ou avaient beaucoup de détermination.
Deux choses, d’autre part, marquaient une différence importante avec aujourd’hui : le SIDA n’existait pas, ce qui renvoyait donc aux considérations du paragraphe précédent, et les filles ne se faisaient pas « le maillot », comme on dit, ce qui n’avait d’importance, finalement, que dans des phases de recherches buccales... disons... approfondies.
Pour le reste, les codes étaient sensiblement les mêmes qu’en tous les temps et, pour séduire une fille, il fallait faire preuve de qualités supérieures, à ses yeux, à celles des concurrents. Jusque là, rien de bien nouveau donc. Toutefois, certains accessoires pouvaient aider un peu : être drôle, avoir une belle mobylette ou une deux-chevaux ou encore, savoir jouer de la guitare. La conjonction du premier critère et des deux derniers était quasiment un gage de succès.

Du coup, je me suis appliqué à améliorer mon jeu et à élargir mon répertoire afin de faire face à une demande qui allait croissant. Ce que c’est que la motivation, tout de même !
Il faut dire que nous étions alors une petite bande de joyeux lurons qui régnions en maîtres sur la cité universitaire de Nîmes. Nous avions fait de nos chambres des lieux extrêmement... "conviviaux" - c’est le mot ! - des sortes d’annexes de salles de concert ou d’auditorium, bref... des lupanars où on ne mélangeait pas seulement les styles musicaux. La soif de culture, en somme.

Le revers de la médaille, c’est que, parfois, cette notoriété du gars « qui sait animer une soirée avec sa guitare » pouvait être un peu pénible à assumer. Surtout lorsqu’on est à deux doigts de porter l’estocade avec la ravissante brunette aux grands yeux bleus et à la belle poitrine ronde qui ne vous a pas lâché de la soirée, envoûtée par le son cristallin de la Framus.
En général, le coup tombait alors que la nuit était déjà bien avancée et qu’on arrivait au troisième ou quatrième passage des disques qu’on avait apportés. Alors s’élevait des divers divans et sofas, sur lesquels s’étaient affalés les couples nouvellement formés, un cri unanime : « Ah non, pas encore Get Ready [1] ! » (ou In-a-gadda-da-vida [2], selon ce qu’on préférait). Des trucs qui pouvaient durer quasiment une plombe et finissaient quand même par lasser un peu.

Et donc, c’était aussi le moment où d’aucuns se souvenaient que j’avais apporté ma gratte et que j’avais donné un échantillon au moment des amuse-gueule.

- Allez, Marco, joue-nous « Le gorille », allez !
- Non, « Jolie bouteille », plutôt !
- Tu peux jouer « Ma liberté » ou « Le métèque » ?
- Tu connais du Bob Dylan ?
- Joue-nous plutôt du Leonard Cohen !
- Et Chet Atkins, tu sais jouer, au moins ?
- Et Johnny ?
- Roah, l’autre, eh ! Sortez-la !

Et ainsi de suite.

Du coup, pour améliorer encore l’aura que semblait percevoir la jolie brunette, je reprenais ma guitare et égrenais mon répertoire : Brassens, Moustaki, Allwright, Reggiani, un peu de « picking » façon Dadi, etc. Quelques chansons à boire et, pour finir, car il était vraiment très tard, quelques chansons douces et romantiques qui faisaient office de redoutables berceuses.
Et, en effet, « à l’aube, à l’heure où blanchit la campagne » [3], je levais le nez de ma gratte, les doigts endoloris, et pouvais contempler le spectacle de mon cher public... endormi. Mais plus vexant encore, ma jolie brunette qui dormait, elle aussi, paisiblement et à poings fermés. Heureuse, finalement.

C’est ça la guitare, je vous dis, un sacré piège à filles ! Mais, c’est dur d’être un « guitar hero »...

Notes

[11969 by Rare Earth

[21968 by Iron Butterfly

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