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[Blogue] Militantisme

jeudi 7 août 2008

Comme souvent en pareil cas, c’est un article qui m’a plongé dans un abîme [1] de perplexité. Ici, il s’agit de Télérama (n°3055 du 2 au 8 août) qui procède à une interview croisée de Karl Lagerfeld et de Fabrice Luchini.

Ce dernier, à un moment donné, signale qu’il fréquente la femme d’Olivier Besancenot, ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, laquelle est éditrice et serait charmante, selon lui, et il s’interroge sur la place qu’auraient les artistes dans une société trotskiste. « On a vu ce que ça a donné », répond en substance l’éclairé Lagerfeld. Ah oui ? Où ça ? On ne nous dit jamais rien, à nous. Comble de la curiosité et de l’impertinence, notre Fabrice aurait même demandé à la dame si elle croyait vraiment à la révolution. C’est vrai que dans notre société de justice et d’égalité, la chose paraît tellement saugrenue. On attend toujours la réponse (a-t-elle seulement un intérêt ?) mais il conclut sur cette affirmation :

« Les militants me fascinent. Ce sont des chrétiens laïcs, qui résolvent tous les problèmes de la vie, alors que la vie est tellement bizarre. Le militantisme, c’est le divertissement pascalien suprême. »

J’ai toujours eu, je l’avoue, une certaine tendresse ironique et amusée pour Fabrice Luchini, pour son goût des tirades interminables et ses interprétations aussi maniérées que l’est son élocution particulière. Que ce soit dans ses rôles ou dans les émissions auxquelles il participe régulièrement, à la télé ou à la radio, l’homme donne l’impression d’être un passionné du texte et des mots qui, de plus, aime bien s’écouter parler. Comment en serait-il autrement ? Si cela n’était pas le cas, serait-il acteur et comédien (et un grand, à mon avis) ? On a aussi le vague sentiment qu’il a peur du vide, du moins du silence : Il faut toujours qu’il parle, parfois jusqu’à vous donner le tournis. Et, chose tout de même appréciable, Luchini est cultivé, ce qui nous change furieusement du ramassis d’abrutis patentés qui envahissent nos écrans en distillant un crétinisme fangeux. En l’occurrence, c’est un littéraire tel que moi, petit technicien, je les voyais dans mon entourage, non sans une certaine fascination, lorsque j’étais lycéen : des gens tellement imbibés de littérature qu’il aurait suffit de leur presser le nez pour qu’en sorte du jus de Rabelais, de Montesquieu, de Voltaire ou de Victor Hugo, en extraits concentrés pas forcément aisément assimilables pour le profane que j’étais et que je suis certainement encore pour bien des choses. Des gens aux raisonnements parfois empreints d’une certaine vacuité (ou vanité, selon ce qu’on préfère). Creux, quoi. Ce qu’il nous arrive d’être chacun à notre tour, n’est-ce pas ?

C’est d’ailleurs là le revers de la médaille, Luchini est parfois passionnant, voire drôle, mais il n’est pas toujours facile à suivre ou bien ce qu’il dit donne une idée assez précise de la notion de vide. Ainsi en est-il de sa phrase ci-dessus. J’ai du mal à comprendre ou je comprends trop bien. Alors je me suis livré à une petite analyse.

Le Littré (papier, pour moi), nous dit :

militant, ante : adj. (mi-li-tan, tan-t’)

- 1 : Terme de théologie.

Qui appartient à la milice de Jésus-Christ.

"Le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi". (Chateaubriand, Le génie du christianisme, ou Les beautés de la religion chrétienne)

L’Église militante, l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux), et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire).

"Jusqu’à la fin des siècles l’Église militante les canonisera en publiant leurs mérites". (Bourdaloue, Sur la récomp. des saints, 1er avent, p. 38)

"Lorsqu’on lui [à Savonarole] lut la sentence par laquelle il était retranché de l’Église : De la militante, répondit-il, espérant appartenir dès lors à l’Église triomphante". (Michelet, Histoire moderne, ch. V)

- 2 : Aujourd’hui, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif. Caractère militant. Disposition, attitude militante. Politique militante.

n. m. et n. f. : Personne qui défend activement les idées ou les droits d’un parti ou d’une organisation.

Ainsi donc, Luchini ne fait jamais que reprendre le sens originel du terme pour le transposer dans son acception actuelle la plus répandue. Comme un dictionnaire, en somme. Peut-être une petite provocation gratuite pour mesurer la culture des lecteurs ?

Continuons. Larousse, cette fois, précise au sujet de Blaise Pascal :

Pascal n’est pas l’homme du confort intérieur. On ne peut lui prêter la paisible certitude de celui qui a trouvé. Il est plutôt celui qui remet toujours en question. Non pas que sa foi soit vacillante ou fragile : il veut que les découvertes du cœur et de la raison s’approfondissent sans cesse et dans un effort constamment renouvelé. Non pas non plus que l’angoisse soit un des caractères de sa nature : son seul sujet d’anxiété serait de voir que les autres ne parient pas avec lui. Il faut donc renoncer à l’image d’un « effrayant génie », tout comme à celle d’un esprit qui détiendrait la vérité sans supporter la contradiction. Ni inquiétude ni apaisement, mais l’un et l’autre conjoints en lui et inséparables.

A cette adresse : http://www.larousse.fr/encyclopedie/

Pour Luchini, les militants seraient donc, comme les Chrétiens primitifs, de doux rêveurs qui passeraient leur temps, comme un divertissement, à refaire le monde en se torturant l’esprit.

La chose, en elle-même, serait insignifiante si elle n’était qu’un propos tenu par un artiste dont l’autorité en la matière n’est, après tout, pas plus experte que la vôtre ou encore la mienne. Ce qui pousse un individu à se transformer en militant ne saurait, en effet, se réduire aussi simplement à cette image d’Épinal si souvent répandue chez ceux qui, la plupart du temps, ne remuent leurs fesses que pour les transporter d’une chaise à une autre et pour qui le mot « agir » se résume à battre des paupières en regardant les autres faire.

En général, me semble-t-il, on met le doigt dans l’engrenage du militantisme car on a acquis la conscience, plus ou moins aigüe, que quelque chose ne va pas - selon l’idée que l’on a de ce qu’elle devrait être - et qu’il faut agir pour y trouver remède. Cela touche à tous les domaines de la vie et de la société et ne concerne pas, comme Luchini semble le croire, la seule politique (au sens d’« action des partis »).

En fait, le militantisme « politique » (toujours avec le même sens) serait à mes yeux le trait d’une action globale car touchant à l’ensemble de la société puisque prétendant définir l’art de la gouverner. Une sorte de « macro-militantisme ». Cela n’est pas l’ambition, très souvent, des autres formes de militantisme qui ne s’attachent qu’à des aspects particuliers, depuis l’aménagement d’un quartier jusqu’aux relations sociales dans le milieu du Travail en passant, au hasard, par la défense de la moto. On aurait là un « micro-militantisme » en ce qu’il ne traite que d’une portion - plus ou moins étendue - de l’organisation de la société.

Ce faisant, chacun à sa manière est un acteur politique dont le territoire d’intervention recoupe à certains moments celui d’autres formes de militantisme. Malgré la confusion entretenue avec le mot partisan [2], tout militant a donc une action politique, même si certains s’en défendent avec ardeur. Ce ne sont d’ailleurs pas ceux qui poussent les plus sonores cris d’orfraies pour jurer de leur « apolitisme [3] » qui sont le moins dénués d’arrières-pensées... « politiciennes [4] ». Du moins, je trouve et l’expérience m’a souvent donné raison [5].

Le militantisme est donc loin d’être un simple divertissement [6] à l’image de ce dont Fabrice Luchini a fait sa profession. Le métier de comédien est, bien entendu, parfaitement honorable et indispensable, si l’on veut bien admettre le rôle majeur de la diffusion culturelle dans une société. Mais il me semble qu’il n’appartient pas à un comédien, aussi talentueux soit-il, d’ironiser avec tant de légèreté sur ce qui constitue, pour beaucoup d’entre nous, un élément aussi important de leur vie concrète. Il serait tout aussi malvenu, je le crois profondément, de considérer les acteurs de la Culture comme des éléments accessoires, donc non indispensables, parce que non producteurs de biens matériels.

Une société sans Culture n’existe pas car la Culture est ce qui organise la vie, tout simplement. Chaque peuple, chaque communauté, développe des éléments de vie qui constituent sa culture particulière et qui sont loin d’être superflus. Simplement, l’élitisme et la surestime de soi conduisent certains à considérer que la forme culturelle dont ils se réclament aurait plus d’intérêt, à leur yeux, que certaines autres, voire que la manière dont les autres gens vivent. C’est un peu le travers de certains de ces « littéraires » dont je parlais plus haut, qui se saoûlent avec leurs (bons) mots et nous avec.

D’ailleurs, le militantisme touche aussi à la diffusion culturelle. Nombre de créateurs, de comédiens, de techniciens, bref, de gens qui en vivent ne doivent leur salut qu’à la pugnacité de militants qui dépensent une belle énergie à faire vivre des lieux dans lesquels toutes formes d’art sont offertes au commun des mortels. Luchini ne devrait pas l’oublier, aussi privilégié qu’il soit.

Sans vouloir le parer d’atours trop criards ni donner dans une imagerie trop simpliste et trop commode, le militantisme revêt parfois l’aspect d’un sacerdoce, pour reprendre une comparaison cléricale, elle-même assez répandue. En tout cas, il demande parfois, de la part du militant convaincu, de très nombreux sacrifices, parfois très lourds, dont le prix à payer peut même paraître insupportable et absurde à ceux qui en sont les témoins. On me dira qu’il existe des militants qui ont su en tirer profit. C’est vrai aussi mais je doute que cela fasse pencher la balance dans ce sens. Ceux (celles) qui ont payé de leur carrière professionnelle ou de leur vie de famille leur engagement militant sont incomparablement plus nombreux que ceux (celles) qui en ont tiré un avantage matériel. Bien entendu, cela ne se passe pas ainsi pour tout le monde. On peut militer sans rien sacrifier et, souvent aussi, les crises engendrées par un investissement conséquent trouvent leur genèse dans d’autres aspects de la vie privée, notamment.

Si l’on veut bien admettre que l’engagement militant est une contribution forte à la vie sociale et politique, quel que soit le domaine concerné, et si l’on veut bien reconnaître que cette contribution a souvent valeur de garde-fou face à des décisions qui concerne les citoyens, donc chacun d’entre nous, le militant mérite d’être respecté, surtout par ceux qui préfèrent se cantonner à un rôle de témoin. C’est que le militantisme est avant tout un vecteur de débat. Il permet à des citoyens d’exiger de ceux qui décident en leur nom des réponses, des justifications à leurs décisions, en posant des questions, bonnes ou mauvaises, peu importe, ou en suggérant d’autres options. Or, n’est-ce pas là le principe même de la démocratie ?

Le militant est donc un citoyen qui fait vivre la démocratie, activement. Aussi modeste que soit sa contribution, aussi médiocres que puissent être ses idées, il pousse les autres citoyens au débat. Il contribue ainsi à ce que chacun se fasse une idée de sa propre place dans la société et des réponses qu’il souhaite lui-même voir adoptées pour son gouvernement, et cela, à tous les niveaux de son organisation.

En cela, le militant est un élément indispensable. Reste ensuite à voir la teneur du débat qu’il introduit. Mais ça, c’est encore une autre question...

Notes

[1le mot est fort, j’en conviens.

[2n. m. et n. f. : de l’italien partigiano, qui prend parti ; influence de « parti » (italien), part, au sens fiscal. Personne qui est attachée à une personne, à un parti. Nouveau Littré

[3de apolitique : n. m. et n. f., personne se déclarant libre de toute attache à une ligne politique définie. Nouveau Littré

[4n. m. et n. f., de l’anglais « politician » ; Personne faisant de la politique. adj. péjoratif : A visée politique interne, orientée, stérile. Nouveau Littré

[5elle m’a aussi parfois donné tort mais on va pas y passer la nuit, non mais !...

[6de divertir, du latin « divertere », v. tr., tourner d’un autre côté, détourner, écarter. Divertissement : n. m., action de divertir, récréer (récréation). Au théâtre, nom d’intermèdes de danse et de chant dans un opéra. Nouveau Littré

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