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[Blogue] Super(wo)men

mardi 22 juillet 2008

Logo Tour de FranceAvec l’été revient le temps du Tour de France et, avec lui, celui des "affaires de dopage". A croire, d’ailleurs, que c’est surtout durant cette épreuve que ledit dopage fait florès et, conséquemment, le bonheur des médias qui n’en loupent pas une miette. Un "Tour" sans "affaire" n’aurait peut-être pas la même saveur. Allez savoir !

Je vous invite à lire au sujet du dopage, la très fine analyse de Fab’.

Pour ma part, je ne sais pas s’il est bien ou mal, normal ou pas, que des athlètes de haut niveau aient recours à des produits pharmaceutiques pour améliorer leurs performances. Je note toutefois que, dans un domaine où l’égocentrisme est élevé au rang de religion (le sport en général) et où les carrières sont relativement brèves (si l’on excepte quelques cas remarquables comme, notamment, Jeannie Longo), faire sa place au soleil et se faire un nom ne sont pas une mince affaire. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Si l’on ajoute, dans le cas des professionnels, la nécessité de faire mousser ses commanditaires afin de les fidéliser, nécessité économique oblige, on imagine aisément que la tentation est grande d’améliorer l’ordinaire au moyen de procédés artificiels afin de rester dans l’extraordinaire.

Car dans l’antique logique "du pain et des jeux [1]", ce qui importe, pour amuser le bon peuple et lui faire oublier que d’autres décident pour lui de son bonheur, c’est justement de lui offrir le spectacle d’un univers extraordinaire sans cesse renouvelé. Un peu comme au théâtre où, de la salle, on ne voit que les décors installés sur la scène sans apercevoir la machinerie qui les active en coulisses, on ne perçoit du sport que les exploits de femmes et d’hommes que l’on se plaît à nous présenter comme, finalement, tout à fait ordinaires. Tout juste admet-on qu’ils sont les heureux dépositaires d’un don ou d’un talent particulier qui les rend "extraordinaires". Et l’on voudrait nous faire admettre, pour la beauté du sport, que pour l’entretien courant de ces caractéristiques spéciales mais si humaines, il "suffit" de beaucoup d’abnégation, de volonté et d’entrainement. Ce qui n’est évidemment pas faux et en fait déjà des êtres exceptionnels.

Mais, comme le souligne Fab’, on navigue ici dans une incroyable hypocrisie.

On a beau être très naïfs, on a du mal à imaginer que seuls l’entrainement et la musculation, voire la professionnalisation, ont suffit pour transformer nos rugbymen en montagne de muscles, en seulement quelques années. Pour qui se souvient de la carrure moyenne d’un première ligne français des années 80, comparée à ceux d’aujourd’hui, la transformation est saisissante. De même, on se dit que nos footeux, qui, au cours d’une saison, enfilent les matches de haut niveau comme d’autres enfilent des perles sur un bout de fil, ne doivent pas sucer que des écorces d’orange pour garder le rythme.

Je ne sais plus quel journal (le Canard, je crois) faisait observer que plus la pente moyenne du Tour augmente, plus la vitesse moyenne de l’épreuve augmente. Je veux bien que les coureurs soient devenus plus performants dans les descentes mais quand même ! Comme le Tour ne passe pas tous les ans à Lourdes, ce miracle reste un mystère.

L’hypocrisie réside aussi dans la tendance à vouloir faire croire que le dopage serait devenu aujourd’hui une affaire personnelle. C’est le coureur (ou l’athlète) qui déciderait désormais de son propre chef d’y avoir recours, à ses risques et périls. Finies les dénégations d’un Richard Virenque qui découvrait, en 1998, avoir été bourré de vitamines spéciales "à l’insu de son plein gré". L’homme était sympathique, attachant et charismatique. Il symbolisait cette image du petit Français modeste, fier et opiniâtre, qui tenait la dragée haute aux hordes d’étrangers, tous plus ou moins barbares, venus dans nos campagnes... Bref, il lui fut beaucoup pardonné. Aujourd’hui, le coureur convaincu de dopage n’est plus qu’un sale tricheur que l’on embarque manu militari entre deux gendarmes. Pour un peu, on lui enverrait le GIGN, à ce salaud.

Or, les sportifs ne brillant pas, en général, par l’usage immodéré qu’ils font de leurs neurones, on peut penser que beaucoup de leurs comportements leur sont plus ou moins explicitement dictés. Après tout, ces sportifs de haut niveau représentent un gros investissement dont on imagine assez mal qu’il ne soit pas encadré, pour le meilleur comme pour le pire et, ce, même si l’individu en question est loin d’être le dernier des abrutis. Si, si, y en a, soyez pas méchants !

Et chose incroyable, ce tricheur serait le plus souvent un étranger. Les choses sont finalement bien faite mais il faut croire que l’information a du mal à passer les frontières de l’Hexagone : La France veut un Tour propre et se veut le modèle de la lutte contre le dopage. C’est pas si difficile à comprendre, quand même ! Nos Français à nous sont, par conséquent, des gentils qui ne peuvent pas gagner à cause de ces salauds d’étrangers qui font rien qu’à tricher. Normal qu’on soit sans pitié et cocorico !

Car il n’est évidemment pas question de saloper la réputation d’un Anquetil ou d’un Poulidor ou d’un Hinault en insinuant que les pages d’anthologie qu’ils ont écrites dans le Tour de France ne seraient pas si propres que ça. Pour Merckx, c’est un peu moins déconseillé, bien que, étant Belge, il fait un peu partie de la famille. Mais on peut se lâcher pour Armstrong, le vil américain qui, par bonheur, fait montre d’une assez remarquable francophobie de plutôt bon aloi. Quant aux Italiens et aux Espagnols, il est bien connu qu’ils ont la tricherie dans le sang. Y a qu’à voir le foot... On est entourés de monstres, je vous le dis.

Bandeau RSFSans vouloir faire de peine à Doudou, notre si gentil panda national, m’est avis que, pour la prochaine moisson de médailles, on va avoir du mal. Car les Chinois voudront démontrer qu’ils sont encore plus propres que nous et c’est pas le CIO qui ira les contrarier. Pas fou. Faudra donc trouver d’autres excuses. Peut-être le poids du badge ou la pollution. C’est bon, ça, la pollution, comme excuse, hein Doudou ?

En tout cas, le Tour de France, pour en revenir à lui, est l’un des principaux vecteurs de cette hypocrisie. Il se nourrit lui-même du dopage au travers de la lutte hyper-médiatique contre celui-ci. On lave plus blanc. Mais aussi par le système sur lequel il repose. Il est la conjonction d’intérêts qui se recoupent : Ceux des coureurs qui gagnent leur vie grâce à lui et viennent y chercher la notoriété, ceux des équipes qui les emploient et emploient quantité d’accompagnateurs, ceux des commanditaires qui en attendent un retour sur investissement et ceux des organisateurs qui en font une affaire juteuse. Le Tour n’est jamais qu’une affaire de gros sous, un grand spectacle qui repose pour l’essentiel sur une légende populaire vieille de plus d’un siècle avec ses héros et ses martyrs et sur une ambiance particulière que fabriquent les passionnées (ou simples curieux) qui jalonnent son parcours.

Un magnifique spectacle, souvent, d’ailleurs. Ne serait-ce que grâce aux images somptueuses des paysages que la télévision permet de faire découvrir. Grâce surtout aux efforts incroyables que les coureurs sont capables de consentir. Dopage ou pas, il ne faut pas oublier qu’emmener une bicyclette sur près de 3000 km en une vingtaine de jours, en passant par des cols dont certains avoisinent les 2000 m d’altitude, est un authentique exploit, que l’on soit le premier ou le dernier.

Notes

[1Panem e circenses : Formule adressée par Juvénal (Satires, X, 81) aux Romains, incapables, selon lui, de s’intéresser à autre chose qu’aux distributions gratuites de blé et aux jeux du cirque.

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