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[Blogue] My boy Jack

lundi 7 juillet 2008

C’est un téléflim britannique de Brian Kirk (2007), diffusé ce soir sur Canal Plus, qui relate un épisode intime et, semble-t-il peu connu, de la vie de Rudyard Kiplin, premier prix Nobel anglais de littérature.

En 1914, grâce à ses relations, Kipling réussit à faire incorporer son fils John (de son diminutif, Jack) dans les Irish Guards. Il avait d’abord été réformé en raison d’une très forte myopie. Devenu lieutenant, il sera tué en 1915 à la bataille de Loos, lors de son premier assaut, à la tête de sa section.

Le téléfilm relate donc le fil des évènements jusque après cette mort tragique et la transformation d’un Kipling militariste en un homme bourrelé de remords, à 2 doigts du pacifisme.

La réputation de Kipling était si étroitement liée aux idées optimistes qui caractérisent la civilisation européenne de la fin du XIXe siècle qu’elle pâtit inévitablement du discrédit dans lequel ces idées tombèrent pendant la Première Guerre mondiale et dans les années d’après-guerre. Kipling fut lui-même durement frappé par la guerre lorsqu’il perdit son fils, le Lieutenant John Kipling, tué à la bataille de Loos en 1915. Il écrivit ces lignes Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts, / Dites-leur : parce que nos pères ont menti [1].

Il est possible que Kipling ait éprouvé un sentiment de culpabilité pour avoir contribué à faire entrer son fils dans la garde irlandaise de la British Army, alors que le jeune homme avait été réformé à cause de sa myopie [2].

Cette tragédie est une des raisons qui poussa Kipling à rejoindre la commission crée par Sir Fabian Ware, l’Imperial War Graves Commission (Commission impériale des sépultures militaires) aujourd’hui Commonwealth War Graves Commission, responsable des cimetières de guerre anglais qui jalonnent la ligne du front ouest et que l’on retrouve dans tous les lieux où des soldats du Commonwealth ont été inhumés. Kipling choisit notamment la phrase célèbre, Leur nom vivra à jamais, tirée de la Bible et inscrite sur les pierres du souvenir des sépultures les plus importantes. C’est également à Kipling que l’on doit l’inscription Connu de Dieu sur la tombe des soldats inconnus. Kipling rédigea aussi l’histoire de la garde irlandaise, le régiment où servit son fils. Paru en 1923, l’ouvrage est considéré comme un des exemples les plus admirables de l’histoire régimentaire [3]. Enfin il composa une nouvelle émouvante intitulée Le Jardinier qui raconte des visites dans les cimetières de guerre.

Extrait de l’article de Wikipédia

En lui-même, ce téléfilm éclaire d’une façon tout à fait conventionnelle un épisode, certes tragique, de la vie de Kipling. Les sentiments décrits sont, en effet, prévisibles et l’architecture dramatique sans grande surprise. Peut-être était-il difficile de faire autrement tant il semble que, pour ce que j’en sais, le militarisme et l’hostilité envers l’Allemagne aient été des sentiments fort ancrés dans les opinions de l’époque, aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne. De même, l’absurdité de cette guerre n’y est qu’effleurée. On est loin des "Sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick ou d’"Apocalypse now" de Francis Ford Coppola. Mais peu importe, là n’est pas mon propos.

C’est la découverte des conditions dans lesquelles le fils est mort qui m’a touché. Et, bien sûr, la douleur décrite par les acteurs.

En un sens, j’ai trouvé ce jeu-là (d’acteur) presque indécent. Trop facile, trop théâtral, après tout ce temps. Je me suis dit que ça sonnait faux car rien ni personne ne pourra jamais restituer l’intensité de cette douleur ressentie par tant de gens durant ces quatre années. Je me suis demandé combien de familles avaient vécu ce drame, un peu partout en Europe ? Combien de douleurs anonymes dont on ne dira jamais rien et dont personne ne s’est jamais soucié au court de ces 90 dernières années ? Ou si peu. Parce que finalement trop bien partagées, presque trop banales. La longue litanie des noms des "Morts pour la Patrie" qui s’étalent sur nos monuments aux morts (d’ailleurs créés pour l’occasion) témoigne de la saignée ahurissante, de toutes ces vies fauchées dont personne n’a jamais rendu compte et sûrement pas les généraux imbéciles qui en sont responsables ni les hommes politiques qui ont conduit leurs peuples à ce désastre.

Alors que le dernier poilu vient de s’éteindre, je reste profondément fasciné par cette guerre qui dépasse, il me semble, l’entendement de tout être humain à peu près sensé. Comment a-t-on pu dresser des peuples les uns contre les autres et comment ces hommes ont-ils pu accepter une telle boucherie ?

Je me souviens de ce vieillard qui déambulait à travers le village, invectivant le ciel d’où il voyait encore tomber des obus, cinquante ans après, les tympans détruits par le vacarme des canons, et dont nous, les gamins, nous moquions parce que toujours bourré. Nous ne savions pas, évidemment. Comment aurions-nous pu faire le lien entre nos livres d’Histoire et ce pauvre hère ? Mais, cet homme détruit était bel et bien abandonné de tous. Il y en avait tant comme lui, n’est-ce pas ?

Je me souviens que partout où nous allions rendre visite à des parents ou des amis âgés, lorsque j’étais enfant, trônait sur un buffet la photo sépia d’un gaillard en uniforme, barrée d’un ruban noir. Parfois, une médaille y était accrochée. Parfois, il y avait plusieurs photos alignées là car cette saloperie de guerre avait emporté d’un même élan tous les hommes de la famille.

Et je me dis que ces noms sur les monuments, sur les tombes des cimetières militaires, personne ne s’en souvient plus. Ce ne sont plus que des symboles que l’on honore un peu mécaniquement quand des abrutis ne les profanent pas. Peut-être cet oubli est-il nécessaire. Peut-être est-ce mieux ainsi après tout. De telles horreurs doivent être oubliées pour que nous puissions vivre.

Pourtant, il me semble que, quand on vient nous parler de ces guerre passées ou à venir, c’est surtout cette douleur-là que l’on devrait évoquer pour calmer les ardeurs indécentes de ceux qui trouvent toujours de bonnes raisons pour en conduire de nouvelles.

Mais je ne me fais guère d’illusions. Quand je lis les noms de bien des rues, je me dis qu’on vénère aussi facilement des individus qui ont permis la mort de quantité d’êtres humains que ceux qui ont tenté d’en sauver. Des rois, des empereurs, des papes. Tous des grands hommes puisque les méchants sont toujours les autres. Avec nos villes qui s’étendent, il faudra en trouver de nouveaux.

Je souhaite bon courage aux générations futures.

Notes

[1"If any question why we died/ Tell them, because our fathers lied"

[2Webb, George. Foreword to : Kipling, Rudyard. The Irish Guards in the Great War. 2 vols. (Spellmount, 1997), p. 9.

[3Kipling, Rudyard. The Irish Guards in the Great War. 2 vols. (London, 1923)

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