Accueil > Blogue > Privés de services... publics

[Blogue] Privés de services... publics

mardi 8 juillet 2008

Je me souviens d’une époque pas si lointaine où on faisait la queue pour tout. Pas seulement à la boulangerie et pas pour cause de rationnement mais parce que, comme toujours, tout le monde se déplace au même moment pour aller au même endroit et qu’on n’a rien prévu ou presque pour absorber ce flot. A la Poste, à la Sécu, à la Mairie ou à la Préfecture, à la gare, à EDF, à l’ANPE, aux ASSEDIC... Partout.

Alors, on râlait comme des damnés contre ces enfoirés de fonctionnaires qui en foutent pas une ramée, c’est sûr. Mais bon, peu à peu, y a eu du mieux et on est plus obligés de se déplacer pour tout. N’empêche, quand on y est contraints, on retrouve nos chères vieilles queues et tous ces gens qui râlent en proférant d’un air sombre des vœux pour une privatisation qui mettrait tous ces fainéants au boulot. Pardi !

N’empêche, aussi, malgré un archaïsme parfois cultivé comme une marque de fabrique, on avait nos services publics à portée de main, pour ainsi dire. Et ça, quasiment partout. Chaque village avait sa Poste ou un truc approchant. Et une école publique avec, des fois, plus d’un instit pour enseigner aux lardons du coin.

Le service public, c’était aussi la possibilité d’accéder à l’électricité, au téléphone, à l’eau, au train, au même tarif partout ou presque. Et du coup, on avait des entreprises qui étaient devenues expertes dans leur domaine grâce à une politique volontariste d’équipement et de modernisation du pays.

La télé aussi, c’est le service public qui l’a faite arriver dans tous les coins, même les plus reculés, du pays. Voir la trogne de Raymond Marcillac ou de Léon Zitrone, le soir à l’heure du journal télévisé, était devenu au fil des ans une ambition familiale dans nombre de foyers. Une seule chaine pour commencer, puis deux, puis trois. Et puis la couleur (le fameux SECAM bien d’cheu nous), c’est le service public qui s’y est frotté.

Certes, on ne peut pas dire que c’était toujours le fin du fin mais l’État, les communes et les départements, depuis la fin de la guerre, avaient dépensé bien du pognon, celui de nos parents puis le nôtre, pour équiper peu à peu correctement le pays. Tout ça était donc à nous. Ça assurait même une égalité d’accès à tous. Une forme de solidarité dont on pouvait mesurer concrètement les effets, en quelque sorte. Avec une pointe de fierté aussi que, grâce à cet effort collectif, la France soit devenue un pays moderne où on pouvait vivre mieux que nos parents et nos grands-parents.

Et puis, peu à peu, on nous a dit que tout ça, ce n’était pas à l’État de s’en occuper. D’abord parce que ça coûte bien trop cher et que question gestion, y a rien de tel que les entreprises privées. Elles sont faites pour ça, les entreprises privées, pour gérer aux petits oignons et faire du fric. Et comme ça, on pourrait payer moins d’impôts. Forcément, les impôts, personne n’aime en payer. Faut donc les supprimer.

Alors, on a commencé à vendre nos entreprises publiques avec leurs fonctionnaires, ou assimilés, tire-au-flanc. On a prétendu que ça nous reviendrait sous une autre forme puisque nous pouvions être actionnaires. Mais c’est surtout des grands investisseurs, le plus souvent copains des hommes politiques au pouvoir, qui se sont taillés la part du lion. Ainsi, l’effort consenti pendant près de 50 ans par tout un pays revenait à une poignée de richards magouilleurs qui pouvaient s’en mettre plein les poches sur notre dos.

Pour nous convaincre du bien fondé de ce changement radical, ses promoteurs n’ont pas lésiné sur les moyens, à commencer par le choix des mots. On nous a parlé de la dette, trop lourde, insupportable, pensez ! Parce qu’elle hypothèque le niveau de vie de nos enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants, et ainsi de suite. Même cet impayable Raffarin y est allé d’une de ces formules mielleuses dont il a le secret : "Pendant que nous parlons, il y a sans doute un bébé en train de naitre dans une clinique, quelque part. Sur ses épaules, dès qu’il va commencer à respirer, il y aura 100 000 francs de dette, soit 15 000 €". [1].

"Ouatche con, putain !" s’écriront certains, médusés, " 15 mille euros, c’est pas rien". Et ils auront raison.

Sauf que Raffarinounet et sa bande de joyeux potes [2], qui, soit dit en passant, ont souvent eux-même creusé les déficits tout en privatisant à tour de bras (Balladur, notamment), ont juste oublié un détail. C’est bien gentil de comparer le pays à une entreprise ou à un ménage. Ça marque les esprits et c’est d’ailleurs fait pour ça. Mais même le "bon père de famille" le plus réfractaire à l’arithmétique sait, plus ou moins consciemment, que face à un passif, il y a le plus souvent un actif. C’est à dire un patrimoine. Or, c’est bien évidemment le cas de la France qui possède force infrastructures et un bon nombre d’actifs financiers et non financiers. Et ça fait du pognon, ça. Au point que notre bébé hérite aussi de plus de 11 000 € de patrimoine. Or, bizarrement, là, c’est le silence radio.

De plus, la France n’a pas de dette extérieure mais avec ses propres épargnants. Parmi ceux-ci, quelques rentiers que l’État aura généreusement aidé à constituer une belle épargne, en leur octroyant de beaux cadeaux fiscaux, qu’ils s’empresseront de faire fructifier en achetant des bons du Trésor, histoire de ne pas prendre de risque. Une sorte de redistribution des ressources à l’envers, les plus modestes payant pour les plus aisés. Du grand art.

Ce que nos chers bienfaiteurs oublient de dire aussi, c’est qu’un État, à la différence d’une entreprise ou d’un ménage, ne peut pas faire faillite. Raison pour laquelle, d’ailleurs, il est autrement plus profitable et bien moins risqué, pour un rentier pépère pas pressé de s’enrichir en faisant des coups audacieux, de lui prêter du pognon plutôt que d’acheter des actions. D’autant que la dette publique a souvent permis à l’État de se substituer à l’initiative privée pour stimuler une croissance très souvent poussive. La foi inébranlable que nos chers maîtres à penser vouent au libéralisme économique ne va pas jusqu’à la témérité. Les risques, c’est quand même à l’État de les prendre. Faut pas pousser. Non mais, des fois ! Sous-entendre que la dette publique serait due à des dépenses inconsidérées est donc aussi une belle supercherie.

Quand on y regarde de plus près d’ailleurs, cette dette publique devenue soudain insupportable n’est pas si catastrophique que ça. A près de 67 % du PIB en 2007, elle situe dans la moyenne des pays européens comparables. Elle était à près de 100 % à la fin du XIXème siècle, période faste s’il en fut, pour redescendre à 80 % au début de la Première Guerre Mondiale. Et sans vouloir faire de peine au gang des comptables à deux balles, ci-dessus cité, cette dette publique est passée de 36 à 58 % rien que entre 1991 et 1995, période durant laquelle le Furoncle a été ministre du Budget (1993-1995). Et c’est Sarko qui vient faire la leçon !... Pour mémoire, la dette du Japon atteint 180 %. Et c’est pas à proprement parler un pays misérable le Japon.

Alors quoi ? Ben en fait, ce soudain intérêt pour la dette provient des fameux critères de Maastricht que nous avons gobés comme le gage d’une gestion "en bon père de famille". Tu parles, Charles ! Car l’une des contre-parties est l’interdiction, désormais, pour l’État, de recourir à l’emprunt public qui fait le bonheur de tant de rentiers. Or, quand dans le même temps on parle de diminuer ces insupportables impôts progressifs sur les revenus, il est bien évident qu’il ne reste qu’une solution : Sacrifier le service public.

Ça tombe bien : L’Europe raffole de la concurrence et des services "d’intérêt général" gérés par des entreprises privées. Ainsi donc, ce que nous financions par l’impôt nous allons le payer comme utilisateurs et gagner en pouvoir d’achat grâce à la concurrence. Comme on est tous tombés de la dernière pluie, on y croit dur comme fer. C’est donc un fait acquis, le sacrifice de l’école publique au profit des écoles privées, la suppression des bureaux de postes au profit des messageries privées, la privatisation de l’électricité, du gaz, de l’eau, du traitement des déchets, des transports, de la télévision, des voiries, des prisons, des hôpitaux et des édifices publics [3], le démantèlement des régimes sociaux au profit des assurances privées, tout cela va nous faire gagner de l’argent et garantira l’égalité d’accès de tous à ces services.

Je crois que nos modernes gestionnaires qui se permettent de tirer à boulet rouge contre la gestion "hasardeuse" de leurs aînés, nous prennent vraiment pour des cons. Car tous ces services nécessitent de gros capitaux qui, d’ailleurs, pourront être aussi bien privés que publics. La différence est qu’une entreprise privée doit faire des bénéfices, notamment pour rémunérer ses actionnaires. Fini donc le retour collectif sur investissement collectif. L’argent ira à l’argent. Et si ce n’est pas le cas, on sait jamais, on peut être sûr que l’État viendra filer un gros paquet de pognon pour remettre tout ça à flot et le céder à nouveau aux investisseurs privés [4].

Ils nous prennent pour des cons et ils ont raison. Car le pire est qu’il faut que nous le soyons pour les laisser faire sans broncher.

P.-S.

Les chiffres cités sont tirés de l’article "L’épouvantail de la dette publique", de Bruno Tinel et Franck Van de Velde, paru dans le Monde Diplomatique de juillet 2008.

Notes

[1Entretien du 26 septembre 2002 sur France 2.

[2Cherchez pas, ils y sont tous : Michel Pébereau, ancien pédégé de Paribas qui parlait de 41 000 € par ménage, mais aussi Edouard Balladur, Raymond Barre et le Furoncle, évidemment.

[3Au sens où ils sont destinés aux administrations publiques

[4Comme pour les Chantiers de l’Atlantique, au hasard. Merci Sarko, encore !

Blogue | Suivre la vie du site RSS 2.0