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[Blogue] 35 heures : Pas touche !

Travailler plus pour gagner plus ? Vraiment ?

vendredi 11 janvier 2008

Le slogan-leitmotiv de la politique sarkozyenne se répète à l’envi dans le discours gouvernemental comme pour convaincre le travailleur de base que son niveau de vie et son pouvoir d’achat ne dépendent que de sa bonne volonté. Pour lui enfoncer dans le crâne également que rien ne vaut le temps passé au boulot pour atteindre le vrai bonheur. Que le seul vrai mérite est de tout sacrifier à l’entreprise et non pas d’attendre des augmentations de salaire illégitimes puisqu’il y a la concurrence étrangère.

Dans ce contexte ultra-libéral, où la vie de l’Homme doit nécessairement s’effacer derrière l’intérêt économique, le partage des richesses produites et des gains de productivité n’est pas de mise. Que les plus riches puissent encore s’enrichir, fusse grâce à la spéculation ou aux copinages avec les sphères politiques, n’est pas choquant. Ce qui l’est, en revanche, c’est que celui qui ne possède rien d’autre que son savoir-faire professionnel et sa force de travail puisse prétendre à un peu de mieux être en reconnaissance de ses compétences. Inadmissible.

La fortune ne vient pas en dormant, paraît-il. Mais, en réalité, cela ne revêt pas la même signification pour tout le monde et ça dépend grandement de la hauteur du barreau de "l’échelle sociale" sur lequel on est perché. La seule certitude, c’est que plus on est en bas et plus c’est vrai.

Contrairement à ce que j’ai lu ici ou là et, surtout, à l’argumentaire des sbires du gnome, les 35 heures sont loin d’avoir été une simple décision idéologique des gouvernements socialistes. Cela faisait bien une vingtaine d’année, à peine un peu moins peut-être, que certains syndicats en avaient fait leur revendication pour améliorer les conditions de travail, créer de l’emploi et partager les gains de productivité. C’est notamment le cas de la CFDT (à l’époque où elle défendait encore l’autogestion et était un tantinet révolutionnaire) et de la CGT.

Dire que l’idée ait eu le don de défriser le patronat est un doux euphémisme. Nos patrons se sont toujours attribué bien plus de mérites qu’ils n’en ont jamais eu sauf en ce qui concerne leur enrichissement personnel et je n’ai pas souvenir que la moindre avancée sociale dans ce pays ait été obtenue sans un minimum de luttes.

Bref, on a eu les 35 heures et il aura fallu que la loi s’y mette. Certes, pas bien contraignante puisqu’il y a encore de nos jours bon nombre de salariés qui travaillent plus de 35 heures. Les hospitaliers en sont un exemple emblématique, hélas, mais ils ne sont pas les seuls.

Quoi qu’il en soit, le moment de la négociation est enfin arrivé dans ma boite. C’était en 2000.

Bien entendu, la Direction Générale nous a servi son discours favori sur la santé de l’entreprise qui ne s’en remettrait pas. Finalement, un accord est intervenu qui réduisait notre temps de travail à 37 heures 30 par semaine et nous octroyait 12 jours d’ARTT par an (accord sur la réduction du temps de travail). Le tout sans baisse ni des objectifs individuels de production ni des salaires, lesquels seraient de plus bloqués pendant 2 ans.

L’ironie est que, dans ma boite, il n’y a pas de décompte d’heures sauf pour les employés administratifs. Les techniciens et les ingénieurs, c’est à dire la grande majorité du personnel, sont payés "au forfait", si l’on peut dire, sur la base de 39 heures. Et on module nos horaires en fonction des besoins de la clientèle, l’important étant qu’à la fin de l’année nous ayons atteint les objectifs en k€ qui nous sont fixés. Un peu comme des VRP, en somme. Autant dire que l’artifice des 1 heures 30 hebdomadaires en moins nous a beaucoup amusé.

L’accord a été soumis au vote des salariés et approuvé par une confortable majorité.

Personnellement, j’ai voté contre. Pour moi, 35 heures, ça signifiait 4 heures en moins par semaine, soit environ 10 % d’activité en moins, c’est à dire plus de temps pour faire vraiment correctement le travail ou bien une vingtaine de jours de congés en plus. Mais pour les collègues valait mieux tenir que courir et 12 jours de repos supplémentaires, c’était appréciable. Dans le contexte de l’entreprise, ce raisonnement est très légitime.

Malgré le blocage des salaires qui, finalement n’a pas tenu bien longtemps face à l’augmentation constante du chiffre d’affaire et des bénéfices, cet accord était un moyen de nous approprier les gains de productivité auxquels nous contribuions. La Direction ne s’y est d’ailleurs pas trompée puisque sans revenir sur son discours alarmiste originel, elle a dû constater publiquement que nous n’avions rien changé à notre implication. Il faut dire également qu’elle avait fait passer pour conséquence de l’accord des embauches planifiées avant celui-ci ou logiques, compte tenu de l’accroissement de l’activité de l’entreprise, et avait bénéficié des aides publiques prévues par le dispositif.

Cet accord a changé bien des choses dans l’organisation de ma vie.

Au début, je me suis un peu demandé ce que j’allais bien pouvoir faire de ces 12 jours de repos supplémentaires. Sans grandes craintes sur mon imagination, quand même ! Faut pas pousser non plus ! Plus de balades à moto, plus de farniente (normal quand on se repose), plus de sorties avec les potes, du temps pour bricoler, pour lire, pour faire ce qui te passe par la tête ou ne rien faire du tout.

Rapidement les choses se sont mises en place au point que, presque, il manque encore des jours pour tout faire. 8 exactement !

Conséquence moins prévisible mais logique, ces jours de bonus m’ont permis une plus grande implication dans la vie sociale. J’ai pu consacrer plus de temps à la FFMC, notamment.

Alors aujourd’hui, quand j’entends le gnome nous faire la morale sur les valeurs du travail, j’en ai la nausée : Je ne travaille pas moins, au contraire. C’est vrai en particulier professionnellement puisque nos objectifs annuels sont aujourd’hui supérieurs, en euro constant, à ce qu’ils étaient il y a 8 ans. Je travaille donc plus et les journées sont bien chargées. Sur le plan privé, c’est pareil : La vie associative est exigeante et les 35 heures m’ont permis d’y satisfaire en partie. Sauf que ce n’est pas rémunéré.

Finalement, quel que soit le bout par lequel je prends le problème, je travaille plus.

On nous parle de racheter nos RTT pour augmenter notre pouvoir d’achat. Or, c’est un abus de langage, pour ne pas dire un détournement : On ne rachète rien. Elles sont légitimes ces RTT. Nous les avons acquises par notre travail. Tout au plus pouvons-nous les vendre. Prétendre le contraire, c’est avaliser l’idée que les 35 heures ont été une sorte de hold-up, un racket exercé par ceux qui y ont droit. C’est une ignominie, tout simplement.

Quant au pouvoir d’achat, que l’on commence par compenser l’inflation. Une entreprise qui, année après année, voit augmenter ses parts de marché, son chiffre d’affaire et ses bénéfices a les ressources pour le faire. Mieux, elle peut augmenter les salaires pour redistribuer la richesse créée. Qu’on ne me dise pas le contraire et surtout que pour gagner plus, il faudrait travailler plus.

D’autant que mes besoins ne sont pas mirobolants. J’estime avoir un salaire honnête. Je pourrais gagner plus ailleurs mais j’arrive à un moment de ma vie où il m’importe davantage de vivre bien avec ce que j’ai, et qui me suffit, plutôt que de m’épuiser dans une course aux possessions matérielles qui ne valait, de mon point de vue, que lorsque j’étais plus jeune, désireux d’offrir à ma famille un certain bien être et de subvenir à ses besoins. Et puis, j’aime mon métier.

De plus, j’imagine très bien ce que ce travailler plus signifierait : Au rythme actuel qui nous est imposé, c’est l’épuisement assuré avant longtemps. Si travailler, à première vue, c’est se donner une chance de survivre en premier lieu et pour beaucoup d’entre nous (les gueux), il arrive heureusement que ce soit aussi pour s’offrir un certain style de vie. Vivre tout simplement et profiter de la vie. Alors à quoi bon passer l’essentiel de son existence entre le boulot et la chambre à coucher ? Pourquoi devoir renoncer à profiter des menus plaisirs auxquels notre travail est censé nous permettre l’accès ?

Il n’y a pas que le boulot dans cette putain de vie et pour ma part, je veux pouvoir continuer à faire ce que j’aime avec les gens que j’aime.

Supprimer les 35 heures et, au-delà, toute durée légale du temps de travail (car c’est bien cela l’objectif), c’est nous imposer de renoncer à tout cela, individuellement et collectivement. C’est aussi mettre à mal des pans entiers de la vie sociale, en premier lieu les associations. Alors non, décidément !

Qu’il y en ait qui pensent que la solution à leurs problèmes matériels passe par l’augmentation de leur temps de travail (c’est à dire, d’aliénation à l’entreprise qui les emploie), c’est leur affaire. Cela prouve juste, à mon avis, qu’ils n’ont pas bien réfléchi à la question. Car pour travailler plus, il faut déjà qu’il y ait la matière et s’il y a la matière, il faut encore que les patrons ne veuillent pas réduire les coûts de main-d’œuvre. Par les temps qui courent, c’est assez rare. Ce serait donc plutôt travailler plus pour gagner moins qui serait dans l’air du temps. Un beau marché de dupe !

Pour ma part, je n’en veux résolument pas et je suis prêt à me battre pour que ça n’arrive pas.

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