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[Blogue] Après l’Appel, la honte du 18 juin !

jeudi 19 juin 2008

Le Parlement Européen vient d’approuver la Directive dite "retour" qui harmonise mais surtout durcit les conditions d’expulsion des immigrants clandestins dans les pays de l’Union Européenne.

Surprenant ?

Oui, si l’on considère que le Parlement Européen, tout "libéral" qu’il soit, avait plutôt une image d’institution tolérante, bouclier du droit des peuples de l’Union face à l’arbitraire des États et de la Commission.

Non, si l’on considère que l’Europe se replie sur elle-même en se réservant le droit de piller à sa guise les ressources, y compris humaines, des pays les plus faibles. Finalement, le Parlement Européen n’est que le reflet de ce honteux mépris des autres qu’expriment les pays d’Europe dans leurs politiques étrangères. Donc, de libéralisme (au sens noble du terme, c’est à dire du XVIIIème siècle), point !

Les leçons de l’Histoire ne sont pas retenues. Après l’expansion coloniale, basée sur l’esclavage et la traite des Noirs, basée sur le pillage des ressources naturelles des pays colonisés et la spoliation de leurs peuples, après l’impérialisme néo-colonial, après les crimes commis par les nations européennes, dont la France, bien sûr, contre leurs anciennes colonies luttant pour leur libération, l’Europe, qui a bâti sa prospérité sur l’exploitation de ce qui ne lui a appartenu que par la force, exprime à nouveau son mépris et son arrogance à l’égard de ces mêmes peuples.

Est-ce cela l’expression de notre civilisation ? Est-ce cela l’héritage des Lumières ? Est-ce cela notre conception des Droits de l’Homme et du respect des autres ?

Le Président de la République de Bolivie, Evo Morales Ayma, nous a adressé une "lettre à l’Europe" au sujet de cette directive alors qu’elle n’avait pas encore été votée. Je dis à nous car elle ne peut qu’interpeler nos consciences, à nous aussi, citoyens, après cette nouvelle forfaiture de nos représentants agissant en notre nom.

Je la reproduis intégralement ci-dessous.

Au sujet de la “directive retour”

Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la
persécution des minorités ethniques.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite “directive retour”. Ce texte, validé le 5 juin passé par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en
masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIème et le XIXème siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde,
conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques.
L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois de travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne
veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne
nous donnent pas – vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7% du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10% de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière
marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des millions de
personnes de main-d’oeuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de “directive retour” complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion – ou “éloignement” selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce :

“1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.”

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides.

Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la “liberté de circuler”, la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convaincre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou) de signer un “Accord d’association” qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la “protection juridique”, on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la “sécurité juridique” pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?

Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement... Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits
démocratiques.

Dans ces conditions, si cette “directive retour” devait être approuvée, nous serions dans
l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité.

Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés
globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde
comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et
députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas
approuvée le texte de la “directive retour”. Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos “politiques d’intégration” comme vous avez échoué avec votre supposée “mission civilisatrice” du temps des colonies.

Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les “clandestins”.

Evo Morales Ayma

Président de la République de Bolivie

Je ne sais pas s’il nous reste encore beaucoup de raisons "d’être fiers" de notre appartenance à cette "civilisation européenne" dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps. Je sais par contre la honte d’être Français que me font éprouver les Sarkosy, Hortefeux et leur clique néo-pétainiste, par leurs déclarations, leurs décisions et l’inanité de la politique internationale de la France qu’ils conduisent. Et pas seulement depuis l’élection du gnome puisque, depuis 1995, lui et sa famille politique fricotent avec le gouvernement du pays. J’avais la faiblesse de croire que, malgré mon hostilité à son ultra-libéralisme économique, l’Europe pouvait représenter une idée plus généreuse de l’humanité que cette affligeante frilosité sarkosyenne. Il n’en est rien. L’Europe, c’est aussi la honte.

Et l’ironie est amère : Le vote du Parlement Européen (en première lecture, il est vrai) intervient le 18 juin. Jusqu’à il y a peu, cette date alimentait le mythe de De Gaulle et symbolisait, quoi que l’on pense de l’homme et de son action politique, le renouveau de la France humiliée et la lutte pour sa libération et pour sa liberté, à laquelle ont contribué tant d’étrangers (les métèques selon les fascistes) que Vichy enfermait dans des camps... de rétention [1]. Cuisante coïncidence des dates et des termes !

Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’Hortefeux, ce triste sire, ait choisi le chef-lieu de l’Allier, Vichy, pour réunir en novembre prochain un sommet européen consacré aux politiques d’immigration (Télérama n°3049 du 21 au 27 juin 2008, page 10, "Ça réveille"). Un symbole sans doute.

J’ai depuis longtemps le sentiment que Pétain fait son grand retour. C’est maintenant une certitude. A quand la réhabilitation du cher disparu incompris et l’instauration, en sa mémoire, d’une journée européenne pour la chasse au métèque ?

Mais il est réconfortant, malgré tout, de voir que, si la conscience humaniste a abandonné ce vieux continent déliquescent, elle continue d’habiter passionnément d’autres parties du monde. Un grand merci à Monsieur Evo Morales : Sa leçon est un réconfort.

Vive la Bolivie.

Notes

[1Ces camps avaient en fait été mis en place dès 1939 pour "accueillir" (ou plutôt concentrer) les réfugiés républicains espagnols à la suite de la victoire de Franco, puis des réfugiés, victimes du nazisme. Mais ils ont été une aubaine pour le régime de Vichy qui leur a trouvé l’utilité que l’on sait. La France, terre d’accueil, comme on se plait à se le répéter !

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