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[Blogue] Ô Erin !

dimanche 15 juin 2008

Ils sont fous ces Irlandais !

Seul pays parmi les 27 de l’Union Européenne à avoir la chance de se prononcer par voie référendaire sur le traité de Lisbonne, voilà qu’ils osent le rejeter avec 54,3 % de Non. On croit rêver !

Quoi ? Ce tout petit peuple qui représente à peine 1 % de la population de l’Union se permet de prendre les Parlements des autres pays à rebrousse-poil ? Mais ils sont inconscients ou quoi ? Ils n’ont pas compris, ces malheureux, que ça ne se fait pas de contrarier la belle unanimité des parlements européens ?

Parce qu’il y a un axiome en Europe : L’Union Européenne doit faire le bonheur des peuples même sans eux. Manquerait plus qu’ils aient un avis, ces ingrats !

Voyez ces couillons de Français : En 2005, ils rejettent le pourtant génial traité constitutionnel. Et pas qu’un peu : 54,67 % de Non [1]. C’est pas rien. Mais bien entendu, c’est surtout la preuve que ce sont des crétins qui ne comprennent rien à rien. Alors en 2008, on remet le couvert avec un machin (rien à voir avec Machin) qui ressemble à s’y méprendre au traité jeté aux orties. Mais cette fois-ci on passe par le Parlement. Et là, ô miracle, le voilà ratifié. Comme quoi, les peuples sont des cons.

Sauf les Espagnols et les Luxembourgeois, bien sûr, puisqu’ils avaient voté Oui. Bon, vous me direz, les Luxembourgeois, vu leur positionnement parasitaire, c’est pas trop surprenant. On n’aurait pas l’idée de demander aux Suisses de renoncer à l’évasion fiscale de leurs voisins. Faut pas déconner, non plus. Mais quand même, voilà des gens bien élevés, sages et polis tout comme y faut. Heureux de se faire baiser, et avec le sourire.

En gros, quand on passe par les parlements nationaux, c’est tout bon. Quand on demande leur avis aux peuples, ça coince un peu. Mais à part ça, il n’y a pas de problème.

Les Irlandais avaient déjà fait leur mauvaise tête en 2001 en rejetant le traité de Nice. Mais comme ils n’avaient pas été assez nombreux à se rendre aux urnes, on les avait gentiment prié de revoir leur copie et ils avaient fini par dire oui.

Du coup, certains imaginent à nouveaux le même scénario. Sauf que là, ils étaient quand même 53 % à prendre la peine de voter. Même si l’on peut considérer que ce n’est pas la grosse mobilisation, les renvoyer aux urnes pourrait les énerver encore plus et le risque est grand que le résultat soit encore pire. C’est que c’est susceptible un Irlandais !

D’autres imaginent de mettre l’Irlande entre parenthèses et de constituer une sorte de noyau dur des pays ravis de se faire balader. Comme quoi, en Europe on ne sait pas convaincre les peuples mais on a plein d’idées pour se passer d’eux. Ça en dit long sur la suffisance de nos "élites".

Une chance pour l’Europe ?
LE MONDE | 14.06.08
© Le Monde.fr

Il faut dire que la Commission Européenne n’aide pas beaucoup à promouvoir un amour irrépressible de la belle Union. Son idée de demander aux pêcheurs français de rembourser les aides de l’État n’était déjà pas bien brillante mais décider de l’arrêt de la pêche au thon rouge est à lui seul un coup de génie au moment où les pêcheurs sont au bord de la faillite en raison de l’augmentation du prix du gazole. Même si la survie de l’espèce est en jeu, et même si les intérêts de cette corporation ne sont pas nécessairement ceux des autres citoyens, ce genre de décision a dû beaucoup plaire aux pêcheurs irlandais.

Il est vrai que les commissaires européens n’ont de comptes à rendre à personne. Une position commode qui les dispense de se préoccuper de l’avis des citoyens au nom desquels ils sont censés agir. Mais comme toujours avec les bienfaiteurs de l’Humanité, le problème est justement qu’ils ne pensent pas nécessaire de l’écouter puisqu’ils ne veulent que son bien et que les Hommes sont de grands enfants ignares.

Mais on aurait tort de ne s’en prendre qu’à cette malheureuse Commission. Ce serait oublier que nos politiques, dans leur majorité, sont sur la même longueur d’onde. De fait, lorsqu’un peuple vote non, c’est souvent pour des raisons inavouables : Un nationalisme exacerbé, voire une xénophobie qui ne voudrait pas dire son nom, la peur de la mondialisation, les mauvaises explications dispensées, etc. Pour cette engeance, ce n’est jamais l’Europe telle qu’on nous la propose qui est en cause mais l’ignorance des peuples et leur incapacité à reconnaître leur bonheur. D’où le peu de protestations que l’ignominieuse ratification parlementaire du traité de Lisbonne a suscité chez nous.

Il faut bien admettre que certains voisinages peuvent paraître suspects : Le Parti Communiste et l’extrême-gauche aux côtés de l’exécrable Front National et de ce pauvre Philippe de Villiers, voilà bien une alliance contre nature que nos bénis oui-oui auraient tort de ne pas relever. Rien à voir, naturellement, avec le libéralisme échevelé de cette Europe. Pensez ! Le libéralisme, personne ne songe sérieusement à contester ses bienfaits, même chez les socialistes. Alors, forcément, si on rejette l’Europe libérale, ce ne peut être que pour d’obscures raisons.

Le pire dans tout ça, c’est que le nain des jardins de l’Élysée va encore retomber sur ses pattes et retourner la situation à son profit. La technique est éprouvée : C’est la faute à Bruxelles, z’avaient qu’à m’écouter. Le voilà déjà paré pour jouer les chevaliers blancs. Un rien énervant. Mais on peut quand même savourer l’aubaine : En disant non au traité de Lisbonne, les Irlandais ont taloché Sarkosy de première. Rien que ça, ça vaut ma reconnaissance éternelle à ce valeureux peuple.

Autre satisfaction : Les larmes des gentils pro-Union :

Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, le vice-président de la Commission, Jacques Barrot, de nombreux autres acteurs de la construction européenne s’étaient déplacés à Marseille vendredi 13 juin pour "Paroles d’Européens", la première d’une série de cinq rencontres "citoyennes" destinées à mobiliser les Français autour de la présidence française de l’UE avant les élections de 2009. Dès l’ouverture, la menace du non irlandais s’est immiscée dans les débats. "Chacun son choix", a lancé, querelleur, face à une salle comble, le ministre des affaires étrangères, qui avait fait son entrée sur fond de musique de jazz avec le directeur artistique de la présidence française, le designer Philippe Starck. "Nous sommes suspendus aux résultats", a nuancé Luis Amado, le ministre portugais des affaires étrangères. Personne ne voulait croire que "l’Irlande, qui a tant bénéficié de l’Europe", puisse dire non. A l’annonce des résultats, Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, s’est exclamé : "Je suis plus que touché, je suis effondré", avant de retirer ce mot et de juger que "l’Europe n’est ni en panne ni en crise".

Extrait du Monde.fr, encadré "Parole d’Européens" troublées

C’est que gifler le même jour Son Insignifiance Sarko 1er, Sa Suffisance Kouchner et ce lamentable Barrot, c’est quand même un évènement digne d’entrer dans les annales de l’Histoire du continent.

Je reconnais que l’Irlande n’est certainement pas mon modèle de pays préféré mais je me réjouis de son vote. Je ne suis malheureusement pas certain que celui-ci soit suffisant pour ramener à la raison cette faune politique si sûre d’elle qui préfère faire l’impasse sur la désastreuse politique ultra-libérale de cette construction bancale pour ne glorifier que la pompeuse idée d’une union des peuples pour la paix en Europe, ce dont, à l’évidence, on est très très loin. Je ne pardonne pas à ceux que je pensais être de "mon" camp de renoncer à travers cette Europe merdique aux principes de notre République (notamment la Laïcité) et d’aider à l’instauration et au maintien d’une politique de classe qui ne sert que l’enrichissement de la bourgeoisie et se moque des petits. Je ne leur pardonne pas de renoncer aux idéaux de gauche qui placent l’homme et la justice sociale au cœur de l’action politique.

Alors oui, cette Europe-là est dans la merde. C’est donc un grand jour. Qu’elle y reste, c’est tout ce qu’elle mérite !


Pour mieux appréhender les nausées que me donne ce sujet, on pourra lire avantageusement ces précédents billets :

Et voir aussi ce billet d’Authueil.

Notes

[1Pire ! Les Néerlandais l’ont rejeté à 61,6 %.

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