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[Blogue] Liberté, Egalité, Fraternité : j’y crois toujours !

lundi 6 avril 2015

On ne dirait pas comme ça mais il y a déjà 3 mois, nous étions des millions à descendre dans les rues des villes de France en hommage aux victimes des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de la porte de Vincennes, à Paris, et crier à la face du monde que nous rejetions le terrorisme et l’intolérance. Nous nous disions « Charlie », alors.

Depuis, il y a eu Copenhague, Sanaa au Yémen, Tunis et l’Université de Garissa au Kenya. Et toujours l’Irak, la Syrie, la Palestine, le Nigeria, et tous ces endroits oubliés des médias où l’on massacre, parfois loin de la lumière des projecteurs. Une macabre théorie de cadavres ensanglantés.
Cela fait dire à certains que nous aurions l’indignation sélective puisqu’il ne s’organise pas de nouvelle marche à chaque nouvel attentat. C’est vrai, aussi. Mais à ce compte-là, les délires sanguinaires et meurtriers qui se succèdent à un rythme effrayant seraient aussi indirectement un bon moyen de lutter contre l’obésité. Vous verrez qu’on va finir par les remercier tous ces salopards...

Il est vrai que ce reproche narquois s’adresse essentiellement à Hollande et à sa clique qui ont été si prompts à célébrer le « fameux esprit du 11 janvier. » J’en ai encore l’œil humide, tellement c’était beau et... bouleversifiant. Voir dans un même élan les rigolos pas drôles de l’Union européenne — les Merkel, Junker, Rajoy, Cameron, etc. — marcher au coude à coude avec d’autres crapules du même acabit (au hasard, Netanyahou et Libermann pour Israël, Bongo pour le Gabon, Orbán pour la Hongrie, pour n’en citer que quelques-unes), alors qu’ils n’ont d’ordinaire que mépris pour les petites gens, les sans-dents comme aurait dit notre bon président, avait de quoi vous retourner l’estomac. Paris, capitale du monde, l’unité nationale, allonzenfants de la patri-illeuh, tralalère ! Je comprends ceux de mes amis qui n’ont pas voulu cautionner une telle mascarade même si je crois que pour la plupart des gens qui étaient présents ce jour-là, l’important n’était pas dans ce spectacle écœurant et hypocrite.

Depuis, il y a eu la longue litanie de commentaires, plus savants les uns que les autres, pour nous expliquer que, finalement, nous ne représentions pas grand chose. 4 millions de personnes, quand même. Une paille ! Etonnant dans un pays où 900 personnes suffisent à prouver que 75 % des Français sont raides dingues du génie politique de leur gouvernement d’après son fan-club ! Ces manifestations n’étaient donc, bien évidemment, que l’expression d’une classe de bobos, occidentaux bien blancs sur eux, qui se seraient donnés bonne conscience à bon compte car touchés dans leurs prétentions à l’universalité de la devise républicaine — Liberté, Égalité, Fraternité — et au motif, parfaitement exact au demeurant, que rien, en vérité, ne viendrait lui donner un semblant de début de réalité en notre bon pays de France (et de moins en moins, hélas) ni nulle part ailleurs, d’ailleurs !

On a bien essayé aussi de nous faire comprendre que, si c’est pas joli joli de tuer des dessinateurs, il fallait reconnaître qu’ils l’ont bien cherché, faut dire, allez, un peu quand même, hein ? Faut pas se moquer des religions, ça blesse. Ou plutôt ça tue. Il est vrai qu’on avait un peu perdu l’habitude en France, depuis un ou deux siècles, peut-être un poil plus, de voir zigouiller des gens pour cause de ricanements trop ostensibles aux facéties de religions tellement nobles et généreuses qu’on se demande pourquoi, noun di diou, elles ne sont pas obligatoires. Quel gâchis ! Je reconnais que se poser la question, déjà comme ça, là, ça mérite le bûcher ou la décapitation. Si si, il faut le dire. Mais, que voulez-vous, je ne peux pas m’en empêcher. Bien le pardon, quand même, bien sûr !
C’est que, voyez-vous, chez certaines personnes, il est difficile de concevoir que Dieu [1] et tout le tralala qui l’entoure, ça puisse ne rien évoquer du tout à de simples mortels. Que dalle ! Nibe de nibe ! Zépi ! Walou ! Nada ! Sauf des moqueries que eux-autres appellent des blasphèmes qu’ils voudraient voir inscrits dans la loi alors que ce ne peut être qu’une notion religieuse, donc PAS UNIVERSELLES du tout, pour le coup, puisqu’il faut croire en l’autre, là-haut, pour qu’elle ait un sens. C’est simple à comprendre, pourtant, non ? Ben non !

On est mal, je vous le dis !

Et puis, bien sûr, on a eu pour finir (provisoirement) nos élections Départementales où on s’est demandé si la haine et le rejet de l’autre n’allaient pas l’emporter et devenir le quotidien des citoyens de ce pays. Avec le résultat que l’on sait. Un grand écart, en apparence, que Jacques Rancière analyse dans cet entretien (abonnés).

Certes, les attentats dont je parle plus haut ont fait beaucoup pour la promotion de l’islamophobie dans nos contrées. Sans doute est-ce l’un des objectifs stratégiques, d’ailleurs, afin d’accentuer le malaise que peuvent éprouver bon nombre de musulmans, en France et en Europe, et leur sentiment d’être rejetés. Et on ne saurait leur donner tort. Il faut dire aussi que notre classe politique ne brille guère par sa fidélité aux valeurs de la République qu’elle vend à longueur de discours et dont elle exige de chacun un respect tatillon mais dont elle sait fort bien se dispenser.
Ainsi, au lendemain des attentas de Paris, les mêmes qui appelaient à ne pas stigmatiser nos compatriotes musulmans trouvaient-ils parfaitement légitime qu’on arrêtât un gamin de 8 ans pour « apologie du terrorisme. » Ailleurs, c’était des adolescents ayant osé refuser d’« être Charlie » ou de faire silence conformément aux injonctions de l’Etat qui se voyaient sommés de se justifier, et avec eux tous les musulmans de ce pays. Un peu pitoyable, cette forme d’opprobre jetée sur des enfants et leurs familles qui, pour des raisons qu’on se gardait bien de chercher à comprendre sans les caricaturer, refusaient de céder aux injonctions et brisaient la belle unanimité qui faisait si bien sur la photo, et alors même qu’on parlait, avec des trémolos dans la voix, de la liberté d’expression comme d’un bien précieux à défendre. L’emblème de la République française ! Mais dans la France du XXIème siècle, c’est l’Etat seul qui semble pouvoir décider de ce qu’un citoyen, enfant ou adulte, a le droit d’être ou de dire, surtout s’il est musulman. Un comble ! Et ça ne choque même pas les gardiens brevetés des valeurs de cette République !

Liberté chérie...

Cependant, la suspicion à l’égard des musulmans n’est pas vraiment récente et la droite n’y est pas pour rien. Mais la gauche non plus, malheureusement, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Du moins, une certaine gauche qui ne l’est plus vraiment et qui se permet toujours de donner des leçons de morale alors qu’elle a abandonné les territoires de l’espoir, du vivre ensemble et du changement de la société pour venir marcher sur les platebandes de la droite.
Qu’un maire UMP, se mette à piller le patrimoine idéologique du FhaiNe et supprime les menus de substitution dans les cantines des écoles primaires ne peut évidemment pas surprendre. Il y a longtemps qu’une certaine engeance à l’esprit étriqué navigue sans vergogne d’un parti à l’autre. C’est juste que, au gré de leurs intérêts, les uns préfèrent Sarkozy et les autres la famille Le Pen mais il n’y a pas véritablement de différence sur le fond. Seulement dans la gamme d’octave des éructations.
Mais aucun n"hésite à bafouer le principe constitutionnel d’égalité des droits des citoyens, au nom de préjugés racistes, donc eux-mêmes anticonstitutionnels. Bien sûr, on se retranchera derrière la laïcité pour justifier cette discrimination en oubliant commodément que c’est l’école qui doit être laïque, pas les services qui l’entourent. Et que c’est à l’Etat que s’impose la neutralité définissant la laïcité, pas aux citoyens. Sans même parler de l’abjection que représente cette instrumentalisation des enfants de la part d’un parti qui voit des prises d’otages partout à la moindre grève !
Mais qu’une ministre d’un gouvernement socialiste puisse relancer un énième débat sur le voile que portent certaines femmes musulmanes et cela à l’université, c’est à dire dans un lieu qui se définit comme un espace d’échanges, de débats et de transmission des savoirs et de la culture, des Lumières, concernant qui plus est des adultes, voilà qui ne manque pas d’interroger sur la corruption des esprits qui osent encore se réclamer de la gauche.

Il n’y avait donc rien de plus urgent, à quelques jours d’une élection que de donner dans cette surenchère imbécile tout en se posant en ultimes remparts contre la haine et le rejet de l’autre et en agitant l’épouvantail bien commode en l’occurrence du Front National. Comment peut-on prendre ces gens au sérieux ? Comment peut-on s’identifier à eux qui prétendent être les représentants exclusifs de la gauche et ne font que la décrédibiliser jour après jour auprès de ceux qui constituaient son électorat, plus ou moins convaincu, plus ou moins critique à l’égard du PS mais prêt à le soutenir, s’il le fallait, justement au nom des valeurs qu’il bafoue aujourd’hui ?

Je ne regrette certainement pas d’avoir marché en Avignon le 11 janvier dernier car j’y ai vécu un moment qui vous prend aux tripes comme jamais je n’en avais vécu. Un instant rare et extraordinaire en osmose avec de très nombreuses personnes [2] venues exprimer la même émotion et la même indignation. Mes semblables. Personne n’aurait su dire s’ils étaient français ou non, ni de quelle religion ils se réclamaient s’ils n’en portaient pas de signes extérieurs. La seule chose qu’on pouvait identifier, à peu près, dans certains cas, c’était la couleur de leur peau et parfois un type ethnique plus ou moins significatif. Mais qu’importe. Il n’y a eu ni cri de haine ou de vengeance, juste des êtres humains venus partager un immense chagrin. Des êtres humains, avant tout !

On pourra m’expliquer que cela n’était pas important car tous n’étaient pas là, qu’il y avait des oubliés, des suspects, des rejetés. Ça, je veux bien l’entendre car j’en suis conscient. Je le sais. Mais c’est aussi pour ces gens absents que je ne connais pas et dont je ne partage pas les convictions religieuses (je n’en partage avec personne, d’ailleurs) mais que je respecte, que j’ai marché ce jour-là, comme j’ai marché pour les journalistes de Charlie, comme j’ai marché pour les policiers exécutés, comme j’ai marché pour ces gens assassinés car ils étaient juifs. Comme je pense aujourd’hui aux victimes de ce fanatisme religieux qui frappe partout dans le monde avec la même répugnante lâcheté.

Oui, vraiment, j’aurais aimé que ce fameux « esprit du 11 janvier », dans lequel s’est drapé le président de la République, soit autre chose qu’une simple exploitation politicienne d’un événement national tragique et n’ait pas cédé la place à d’autres exploitations politiciennes de préjugés contre lesquels il semble que beaucoup de personnels politiques aient renoncé à lutter. J’aurais aimé que mon pays se montre aussi plus attentif à la souffrance d’autres peuples atteints bien plus gravement et tragiquement que nous et dont on fait si peu de cas.
Je me souviens que la sinistre Alliot-Marie a été plus prompte à proposer à Ben Ali le savoir-faire français contre les émeutes populaires à l’origine de la révolution tunisienne que ne l’a été Hollande à proposer de marcher en hommage à la nouvelle Tunisie et aux victimes des derniers attentats de Tunis, tout comme pour celles du Kenya.

J’aurais aimé que la France, mon pays, entende aussi la souffrance de certains de ses citoyens et qu’elle se batte vraiment pour leur offrir une véritable place en son sein, digne des idéaux dont elle se réclame encore mais qu’elle laisse galvauder honteusement. La République devait assurer l’émancipation et le bonheur du peuple, en particulier par l’éducation, c’est à dire par l’acquisition des outils permettant la compréhension et la critique de son environnement pour garder la maîtrise de ses choix. Pas seulement savoir lire, écrire et compter, comme on l’entend si souvent. Pas seulement à l’école mais aussi partout où des citoyens choisissaient de se rencontrer, de parler ensemble et de partager. Ça s’appelait l’« éducation populaire. » Une idée issue de la Révolution, tellement évidente qu’elle en faisait peur aux nantis, à ceux qui accaparent le pouvoir à leur seul profit et qui ont fini par la détruire. J’ai pourtant la conviction profonde que c’est cette destruction lente et systématique de toutes les structures d’éducation populaire qui explique en grande partie (mais pas seulement, bien sûr) le délitement actuel du tissu social et des solidarités citoyennes et intergénérationnelles et plus particulièrement envers les plus faibles. C’est aussi cet abandon qui explique que des jeunes en manque de repères et d’avenir préfèrent aller mourir en Syrie plutôt que vivre méprisés par leur propre pays et finissent par le renier. Au lieu de porter notre attention sur les plus faibles pour les aider et les accompagner, nous avons préféré les dénigrer et détourner le regard, les abandonner, et ceux qui les aidaient avec, pour favoriser ceux qui ont le plus de capacités, de facilités ou de talent. Car c’est plus facile d’aider les « gagnants », ça coûte bien moins cher. Pourtant, il y a aussi écrit « Fraternité » au fronton de nos édifices publics. C’est à dire, tendre la main, se respecter et s’entraider mutuellement. Des choses si ringardes aujourd’hui, semble-t-il, mais qui demeurent pourtant le seul terrain de modernité d’une gauche fidèle à elle-même et porteuse d’avenir.

Il y a ainsi des choses qui vous grandissent mais dont il semble que la France ne soit plus capable, trop occupée à se regarder le nombril.

Il faut vraiment en finir avec ce cauchemar !

Notes

[1Je mets quand même une majuscule au cas où il lirait ce blogue, ça mange pas de pain béni !

[2Nous étions pas loin de 20000 entre l’esplanade Jean Jaurès (il aurait été fier de nous, le vieux Jeannot) et le parvis du Palais des Papes !

Vos commentaires

  • Christian Carloni
    Le 06/04/15

    Liberté, Egalité, Fraternité : j’y crois toujours moi aussi ! Ce serait formidable que notre belle devise soit définitivement comprise et partagée par nos contemporains...et nos descendants. Notre démocratie est belle malgré tout !

    Bravo et félicitations pour cette remarquable analyse.

    Christian

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