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[Blogue] Jean Ferrat : 5 ans déjà

lundi 16 mars 2015

Je ne suis pas vraiment un fan de Michel Drucker et de ses émissions de divertissement. C’est peu de le dire. Il doit bien y avoir une bonne paire de dizaines d’années que je ne me suis pas vautré dans un canapé pour zieuter ses prestations dégoulinantes de « copinades ». Mais bon, il en faut pour tous les goûts, après tout, et, ma foi, mieux vaut encore un gentil Drucker sur France 2, ami de tout le monde et dont on ne peut pas nier la qualité des émissions, que certains braillards sans talent ni consistance, abrutissants de connerie, tel un Cyril Hanouna, par exemple (liste non exhaustive).

Ce samedi 14 mars donc, « le grand show » de notre présentateur préféré était tout entier consacré à Jean Ferrat. Émission spéciale pour le cinquième anniversaire de sa disparition dont j’avais parlé dans ce billet. Alors, forcément, j’ai regardé. Revoir le grand Jean, c’était bien sûr un tel plaisir et un tellement grand moment en perspective, tant je pense que son humanité manque à notre époque d’avilissement inexorable.

Je dois dire qu’il y a eu souvent cette foutue boule dans le fond de la gorge à l’écoute de ces chansons si belles et si chargées de sens, pour certaines. Non pas que leur interprétation par tous ces artistes venus lui rendre hommage ait été si enthousiasmante. C’était un peu comme si certain(e)s, en voulant éviter l’écueil du mimétisme et en voulant personnaliser la chanson, pour se l’approprier, chose tout à fait normale, s’étaient finalement senti(e)s un peu écrasé(e)s par l’entreprise et par la stature de Ferrat et n’avaient pas vraiment rendu compte de leur propre talent. C’est dommage car ces chansons n’attendent que d’être reprises et à nouveau chantées pour porter fièrement cette vision du monde que promouvait Ferrat.
Mais, au moins, ils ont essayé.
Je pense que ce sont finalement ceux qui sont restés les plus naturels qui s’en sont le mieux sortis : Cali chantant « La montagne », la très jolie Shy’m avec « Aimer à perde la raison », Grégoire et « Tu aurais pu vivre encore un peu », Hubert-Félix Thiéfaine interprétant « Nuit et brouillard » ou encore Zebda reprenant « En groupe, en ligne, en procession » (pardi !).

Et puis, il y a eu aussi l’immense Isabelle Aubret, cette si merveilleuse interprète de Ferrat. Comment aurait-il pu en être autrement ? Un autre bel instant dans cet hommage, peut-être le plus beau, même si un peu trop convenu, avec une artiste rare toujours émerveillée par la beauté de la vie.

Il a beaucoup été question de l’humanité viscérale, de l’honnêteté et de la fidélité de Jean Ferrat, ce poète militant qui savait chanter la beauté des vers de Louis Aragon aussi bien que la vie modeste et difficile des petites gens, ceux des usines comme ceux des campagnes, celle des femmes autant que celle des hommes de ce peuple dont il était issu et pour lequel il s’engageait publiquement et sans posture affectée aux côtés du Parti Communiste Français. Bizarrement, d’ailleurs, ce dernier aspect de sa vie n’a vraiment été abordé qu’en toute fin d’émission, comme s’il fallait éviter trop de publicité à ce parti ouvrier qui a pourtant été entouré d’intellectuels de grand renom. Comme s’il fallait craindre le risque d’une renaissance du communisme provoquée par un soudain trop-plein d’empathie causé par cette émission.

Pourtant, il a aussi été question à plusieurs reprises de la judéité de Ferrat — Jean Tenenbaum de son vrai nom — et de l’infamie dont les Juifs ont été victimes jusqu’en ce pays de France, avec parmi eux les pères de Drucker et de Ferrat, dont ce dernier avait si bien parlé dans « Nuit et brouillard ». Juif et communiste, c’était en soi bien suffisant pour faire la nique au FN et à sa récupération trompeuse des principes républicains et de certaines thèses communistes, détournés pour mieux servir son intolérance et sa haine des autres inscrites dans les gènes de l’extrême-droite dont il est le digne héritier malgré ses tentatives de maquillage. Tout ce que vomissait Ferrat, bien sûr.

Même s’il était sans doute possible de faire encore mieux pour la connaissance de ce grand artiste, ardent défenseur de la langue et de la chanson françaises, à l’instar de Brassens, Brel et Ferré, sans tomber dans l’hagiographie, même si la personnalité de Ferrat, surtout ses engagements, n’ont été que partiellement évoqués pour se concentrer sur des aspects plus consensuels ou empathiques — toujours ce côté unanimiste des émissions de ce type — Michel Drucker a réussi son pari et a bien mené sa barque en s’effaçant malgré tout derrière ce sujet prestigieux. Pour cela, personnellement, je l’en remercie.
Je pense que, en ce moment, la voix de Jean Ferrat et les textes qu’il a servis sont un peu comme des signes d’espoir dans la noirceur du temps présent. Malgré tout. Et finir sur cette chanson dont un des artistes de cette soirée (j’ai oublié qui) a suggéré qu’elle pourrait être le second hymne national (et pourquoi pas le seul, après tout ?), par les temps qui courent, alors je dis « chapeau ! »

Plusieurs des artistes présents dans cette émission ont participé à l’album « Des airs de liberté ».

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