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[Blogue] Plus forts que l’intolérance

mercredi 7 janvier 2015

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Je suis Charlie

Je suppose que c’est ce que l’on ressent en temps de guerre, lorsqu’on apprend la mort de camarades ou de connaissances. "Ils ont eu Untel". Le vide. Éviter de penser que plus jamais on ne verra leurs visages ni n’entendra le son de leurs voix, leurs rires, leurs mots. Repousser sans cesse le moment où cela deviendra une évidence : ils sont morts. Fini, rideau ! Pourtant, on a hélas déjà perdu des parents, des frères, des amis. Des morceaux de soi-même, des bouts de notre vie. On sait que ça fait mal de penser à ceux qui ne sont plus là. Mais on y pense parce qu’ils étaient importants à notre cœur. Chagrin...

Ils étaient comme des frères, des amis, eux aussi. On riait des mêmes choses, le plus souvent, par journal interposé. Depuis... bien longtemps. Si longtemps qu’on a l’impression d’avoir presque grandi ensemble. Des fois, je me disais qu’ils étaient gonflés, qu’ils ne reculaient devant rien. Des fois, ils poussaient le cochonnet un peu loin, faut dire, mais qu’est-ce qu’on se marrait ! En quelques coups de crayon, ils exprimaient des choses qu’on avait du mal à mettre en mots. C’est pour ça qu’on les aimait, parce qu’ils traduisaient ce qu’on ressentait face à un événement, une situation. Le talent, quoi. Et ça faisait du bien, face à ce monde qui va de traviole depuis si longtemps, de fréquenter ces gens-là qui le tordaient encore plus pour lui faire rendre gorge et nous arracher des sourires et des rires, pour conjurer les injustices, la tristesse, l’impuissance à ne pas pouvoir le rendre meilleur. Des compagnons de luttes, parfois aussi.

J’achetais Charlie presque toutes les semaines, comme Siné Hebdo (puis Mensuel), d’ailleurs. Parce que, même s’ils se frictionnaient parfois mutuellement, leurs talents respectifs étaient réjouissants. Mais ce n’était pas simplement une affaire de dessins, de caricatures. C’était aussi un état d’esprit, une liberté de ton, des textes intéressants écrits par des gens intéressants et talentueux. Ça faisait quelques semaines, pourtant, que je n’avais plus acheté Charlie. Trop de journaux à lire. Mais bizarrement, je gardais précieusement tous les numéros que j’avais acquis (et lus intégralement), comme le témoignage d’une époque, peut-être. Mais je n’étais pas inquiet. Je savais qu’il y avait un nouveau numéro qui m’attendrait la semaine d’après ou celle d’après encore si je ne pouvais pas l’acheter. D’ailleurs, je m’apprêtais à m’abonner. Et puis voilà...

Alors bien sûr, on savait que leurs moqueries parfois mordantes généraient des réprobations, des indignations parfois violentes. Comment pouvait-il en être autrement ? C’était la règle du jeu, en quelque sorte. Brûler les locaux de Charlie Hebdo, on n’était sans illusion, c’était bien la connerie élevée au rang de dogme. La censure stupide. Mais là. Cette haine meurtrière. Il n’y a plus aucun mot capable de traduire le dégoût d’un tel acte.

Je pense à toutes ces personnes massacrées aujourd’hui, à qui on n’a pas laissé la moindre chance d’en réchapper. Aux dessinateurs, aux journalistes, aux chroniqueurs, aux gens connus et aux inconnus qui se sont trouvés là au pire moment. A ces policiers aussi, tués en remplissant leur mission et dans des conditions abjectes, elles aussi. A cette folie meurtrière qui semble ne plus avoir de limite dans notre siècle malade. Je m’interroge. Est-ce vraiment la bêtise la plus crasse, l’intolérance, qui sont la cause de ces meurtres ? On peut vraiment tuer pour des caricatures ? Tout cela concorde tellement avec les horreurs qu’on nous rapporte du monde entier. Ces enfants massacrés au Pakistan parce que leurs parents sont militaires, ces jeunes filles enlevées au Nigéria, et la Syrie et le Mali et le Nord Kivu, etc. Ces gens assassinés parce qu’ils sont juifs, ici, ou palestiniens, là, ou rohingyas (musulmans), ailleurs. Et maintenant ces appels à l’unité nationale, européenne et occidentale. Tout cet engrenage qui semble vouloir nous entrainer inexorablement vers le déchainement de haines recuites, vers toujours plus de violence, comme si nos sociétés en perdition, écrasées par l’injustice et les spoliations, devaient à nouveau se trouver des exutoires pour se donner l’illusion d’exister encore. Comme un éternel bégaiement de l’histoire où chaque époque de crise se trouve une haine nouvelle à exploiter pour que finalement rien ne change. Avec paiement cash pour les éternels mêmes contributeurs.

Je pense aussi à tous ces musulmans, nos compatriotes mais les autres également, qui ne sont pour rien dans ces atrocités et desquels on commence déjà à exiger des gages alors qu’on leur vole à eux aussi la paix de leur foi. Je n’aimerais pas que mon pays s’abandonne à de mauvais prétextes pour conjurer ses peurs comme on le fit jadis avec les Juifs, ici et ailleurs. Ma France est laïque et la laïcité, ce n’est pas le rejet d’une religion au profit d’une autre. Puisque c’est notre liberté qui est attaquée, nous dit-on, qu’on se souvienne que celle-ci est aussi la liberté de conscience.

Ils auraient donc voulu faire taire Charlie, parait-il. Ils ont juste réussi à faire taire certains de ses artisans, non des moindres, il est vrai. Ils vont nous manquer. Ils vont me manquer. Le jour qui va se lever aura un goût amer, c’est sûr. Et les suivants aussi. Mais ils ne nous feront pas taire. Charlie va renaître une fois de plus car il est certain que d’autres talents s’attèleront à la tâche pour que cet esprit ne meure pas. Parce que la liberté a toujours raison de la barbarie. Parce que les crayons et les plumes sont plus forts que les armes même s’ils sont moins létaux.

L’esprit aura raison de la haine et de l’obscurantisme.

Charlie, c’est nous !

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