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[Blogue] Para bellum

samedi 15 juin 2013

On sait parler des retraités sur France 2 et ça fait chaud au cœur. Déjà, l’autre soir, on nous donnait en pâture ces misérables vieux séniors qui, faute d’une pension bien grasse, à ce qu’ils disaient et que disait le commentaire, partaient en exil au Maroc avec leurs 650 € par mois pour vivre comme des princes des « Milles et unes nuits » grâce aux tomates à 30 centimes le kilo. Le rêve à portée de la bourse la plus plate, 6 ou 7 mois par an, sur fond de gros camping-car flambant neuf à 40000 € au bas mot et sans voir un seul Marocain à moins de 500 m. Autant dire le nirvana ! Bon, faut aimer la tomate mais quand même ! Et tout ça se retrouvait autour d’une bonne table bien garnie, entre ripailleurs bien de chez nous, dans la joie et la bonne humeur innocentes comme il sied aux gens modestes qui savent se contenter de peu.

Ce soir, on nous expliquait que la pension moyenne du retraité moyen tourne autour de 1350 € par mois et on l’illustrait en interrogeant des retraités représentatifs émargeant à 1500 € bien obligés de convenir, à ce tarif scandaleux, qu’ils étaient prêts à faire des efforts mais que, bon, ça coinçait quand même un peu. Comme quoi, non seulement ces salauds de vieux retraités sont des privilégiés mais, en plus, c’est des égoïstes, les mecs. Non mais allo, quoi ! Tu les paies à glander à longueur de journées en attendant la mort et, en plus, ils se font tirer l’oreille pour participer au salutaire effort de redressement national. On croit rêver !

Alors, pour bien faire passer le message, impartial comme il se doit, on nous a rappelé les exorbitants privilèges de la fonction publique : pension calculée sur les 6 derniers mois (hors les primes) et non pas sur les 25 meilleures années, ce qui malgré tout donne des pensions et des taux de remplacement sensiblement les mêmes en moyenne, excepté pour l’administration centrale où les cadres sont surreprésentés. On comprend mieux son efficacité... Bref, c’est dire si les fonctionnaires jouissent de sacrés privilèges. Pour plus de développement, voir cet article.

Ceux dont ne parlait pas l’édifiant reportage, c’était ces autres retraités, ceux qui vivent avec beaucoup moins de 1350 € par mois, parmi lesquels les femmes sont ultra-majoritaires. C’est un oubli d’ailleurs assez récurrent alors que tous ceux qui prétendent régler le fameux problème des retraites — qui, pour un peu, serait la cause de la ruine du pays — n’ont que les mots équité et justice à la bouche depuis plus de 30 ans. Mais les femmes ne doivent pas entrer dans leur champ de vision, semble-t-il. On notera aussi que lorsqu’ils emploient le mot partage, ce n’est pas pour parler des richesses mais des efforts à fournir pour « sauver notre système », ce qui ne s’adresse en réalité qu’à nous autres mais pas à nos élites économiques et financières. Faut pas déconner non plus. Surtout éviter le parallèle abusif entre l’incessant enrichissement des plus riches et l’appauvrissement du plus grand nombre.

Dès lors, il est naturel de lancer des contre-feux pour détourner l’attention : les chômeurs qui chôment au lieu d’aller bosser ; les tricheurs aux allocs et autres prestations sociales, surtout les étrangers ; les retraités privilégiés alors que notre jeunesse ne peut construire le moindre début de vie ; les fonctionnaires-sangsue, etc. Au moins, pendant qu’on se bouffe le foie entre nous, on s’occupe pas des choses sérieuses.

Le pire, c’est que ça marche. A en entendre certains, aligner les régimes spéciaux sur celui du privé ne serait que justice et équité. Ce sont en général les mêmes qui, il y a dix, quinze ou trente ans faisaient mine d’être trop occupés pour se battre et défendre leurs droits, la sécurité sociale, les services publics. Les lâches ont toujours de bonnes raisons pour ne pas se mouiller. Ça les rend d’autant plus hargneux contre ceux qui ont osé le faire. D’autres se font un plaisir d’opposer les jeunes aux anciens en professant qu’ils leur paient des rentes dorées tandis que ces vieux égoïstes ne leur laissent que des dettes en échange, oubliant au passage que notre contrat social est aussi un contrat intergénérationnel qui ne s’arrête pas aux retraites mais englobe l’ensemble des services publics financés par les contributions de tous (enfin, sauf des nantis, bien sûr). C’est bien plus porteur que de pointer le démantèlement de tous les dispositifs de solidarité et de répartition au profit de services commerciaux lucratifs pour ceux qui peuvent payer et de la charité (elle aussi privée) pour les autres.

C’est aussi bien plus apaisant que de reconnaître que, à force de vouloir se convaincre que la lutte des classe n’est pas à l’ordre du jour, nous sommes en train de la perdre car l’oligarchie qui détient le pouvoir et ses larbins de droite ou de « gauche » n’ont eux cessé de la mener contre nous et sont en passe de nous écraser.

Peut-être alors, quand à force d’avoir tant perdu il ne nous restera plus rien à perdre, quand nous serons le dos au mur, réaliserons-nous que le progrès de la condition humaine et la paix sociale ne peuvent exister que si l’on reste en permanence en alerte pour porter l’estocade contre ceux qui font commerce des peuples pour s’enrichir et accaparer le pouvoir. Il ne peut y avoir de justice et de démocratie sans des peuples prêts à se battre pour elles. Nous payons aujourd’hui de l’avoir oublié. Nous n’aurons bientôt d’autres choix que de reprendre la lutte, hélas !

Si vis pacem...

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