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[Blogue] Ils ont tué Jaurès !

vendredi 1er mars 2013

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Jaurès assassiné - L’Humanité

Le bistrot était presque vide. A l’extrémité du zinc, la patronne conversait tranquillement avec deux habitués accoudés au bar et juchés sur les hautes chaises. La journée démarrait tout doucement pour tout le monde. Nous nous étions installés à une grande table au milieu de la salle et parlions nous aussi à voix basse de choses et d’autres sans grande importance. Surtout, nous tentions de chasser de nos esprits les dernières brumes d’une nuit, comme toujours interrompue trop tôt, sans parvenir vraiment à échapper à d’ultimes rêveries qui nous enfermaient de longs moments dans un mutisme harassé. Je sirotais mon grand crème et y trempais les morceaux d’un pain au chocolat dont la croûte s’émiettait d’abondance et se répandait sur toute la table. Un autre habitué entra saluant l’assemblée à la volée et alla se joindre au trio de comploteurs, là-bas au fond du bar. Sur le vaste mur face au zinc, le grand écran plat était calé sur BFMTV, son coupé. On y voyait défiler les images de ce qui était l’actualité du jour, en alternance avec les gueules inexpressives des deux présentateurs, et soulignées de l’incontournable bandeau déroulant les sujets en cours. En dessous apparaissait aussi un pavé marqué « Alerte Info » annonçant à la manière d’une catastrophe nucléaire les velléités de candidature de Sarkozy pour la présidentielle de 2017. Comme si ça pouvait être une surprise ! Encore un truc pour nous pourrir la journée à peine commencée, en attendant de nous pourrir la vie pour de bon le moment venu. Quelle galère !

Les reportages tournaient en boucle, comme il se doit : Mali, Syrie, « chiffres » du chômage, Sarkozy, Mali, Syrie, etc. Surtout Sarkozy dont de larges extraits de ses profondes réflexions — telles qu’il les avait confiées à Valeurs Actuelles — défilaient au bas de l’écran comme pour nous allécher. Bizarrement, le vide sidéral de la pensée — appelons ça ainsi — sarkozienne semblait être un sujet bien plus important que tout autre, notamment le chômage ou la mort d’un soldat français au Mali. Décidément la médiocrité des puissants prend toujours le pas sur les préoccupations des petites gens. Puis vint apparemment le moment de l’indispensable page « culturelle » — désolé, ça s’appelle comme ça ! — consacrée ce jour-là à un autre de nos grands comiques : Johnny. Il paraît que le cher grand homme, sentant sans doute la fin approcher, nous a concocté un nouvel album sur le temps qui passe accompagné d’une sorte de pot-pourri d’images de sa fastueuse jeunesse. Le bonheur, en somme ! C’est dans de tels moments que vous vient un lourd sentiment de lassitude face à une telle vacuité. Sarkozy, Halliday, voilà ce qui fait l’actualité dans ce pays d’après cette chaine d’information en continue, sans doute ni pire ni meilleure que les autres car aussi superficielle qu’elles. Des pourvoyeuses « d’infos » bien formatées, du prêt-à-digérer non pas consensuel mais fondamentalement orienté dans le sens du vent dominant, celui des puissants, du grand patronat, de l’ultra-libéralisme, pour qui des ouvriers en lutte commettent des actes de violence inacceptables alors que leurs vies sont saccagées par des licenciements d’une rare sauvagerie et un chantage à l’emploi d’un rare cynisme. Quand on met bout-à-bout ces infos partiales, incomplètes, superficielles et clairement orientées qu’on nous assène de toutes parts, on ne peut qu’être frappés par le profond mépris qu’elles traduisent, dans le fond, de la part de bon nombre de journalistes, à l’égard de la classe ouvrière, des gens modeste d’une façon générale, de ceux qui triment pour gagner leur vie.

Je pensais alors à Stéphane Hessel, disparu une semaine avant et auquel, selon l’usage réservé aux grands hommes, la Nation devait rendre hommage ce même jour. Décidément non, ces événements ne pouvaient pas évoluer dans la même dimension. D’un côté l’élégance, l’humanisme, la sagesse et la générosité des convictions d’un Stéphane Hessel, de l’autre la vulgarité, la rapacité, la soif de domination et le culte de soi-même de quelques médiocres pantins. Deux conceptions antinomiques de l’humanité. L’une généreuse et sincère, l’autre hypocrite et égoïste. Je me demandais aussi comment Hollande allait se sortir de l’exercice, lui qui, tout en étant le chef de file d’un parti dont Stéphane Hessel était ou avait été une des figures, conduisait une politique qui, à bien des égards, prenait le chemin opposé de celui que prônait le vieux sage ou, en tout cas, était une cause de ses indignations. La politique de Hollande n’est ni plus ni moins que la continuation de celle de Sarkozy et, en cela, constitue un reniement pour ne pas dire une trahison des engagements, pourtant modestes, sur lesquels il s’était fait élire. Dès lors, quelle ironie de le voir rendre hommage à Stéphane Hessel, à la mémoire de qui ce serait faire gravement injure que d’oser comparer leurs pointures morales et politiques respectives, non plus qu’à celle d’une classe politique française qui, à peu d’exceptions près, se vautre dans une médiocrité confondante. Pourtant, une chose est sûre : cet hommage de la Nation aurait pu être encore plus affligeant s’il avait été conduit par Sarkozy, celui-là même qui était allé faire à plusieurs reprises le guignol prétentieux aux Glières pour y fouler au pied la mémoire des Résistants et l’œuvre du Conseil National de la Résistance.

Pour finir, Hollande a assuré le service minimum face à cette encombrante figure, lui faisant un éloge à peine plus chaleureux que ceux de beaucoup d’autres ne possédant pourtant pas la même proximité supposée avec Stéphane Hessel, et évitant soigneusement de froisser le CRIJF dont l’aversion pour le défunt, illustrée par des diatribes assez minables — en raison de son soutien à la cause palestinienne — n’a d’égale que la propension pour le moins pénible de ces gens à voir un antisémite pathologique en quiconque ose critiquer la politique israélienne. Quel courage, Monsieur le Président. Mieux valait tenter d’accréditer l’idée que l’amitié qui liait Stéphane Hessel à Michel Rocard validait la conception que ce dernier avait de la Gauche, oui, de la Gauche alors que plus personne ne songe plus depuis longtemps à coller une telle étiquette sur le dos du malheureux ambassadeur de Sarkozy auprès des pingouins. Toujours le mot pour rire, ce Hollande ! Il faut dire que dans ce parti socialiste, il y a belle lurette que l’idée même de Gauche s’est perdue dans les sables mouvants de l’opportunisme, ne servant plus que très rarement de caution sociale à un libéralisme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui promu par la droite. Et à quoi donc se résume le libéralisme ? A rendre les travailleurs responsables des difficultés économiques et à faire peser sur eux l’essentiel des sacrifices jugés indispensables, au prix des droits qu’ils ont chèrement acquis au cours du siècle dernier et qu’ils ont arraché de haute lutte à la bourgeoisie.

Il paraît que ces acquis sont désormais ringards et obsolètes, d’après les habituels experts qui viennent presque quotidiennement nous expliquer que la crise, c’est nous et nos droits. En fait, pour le patronat et la bourgeoisie, ils le sont depuis le jour de la signature des accords qui les ont engendrés. L’occasion est trop belle, aujourd’hui, de remettre les compteurs à zéro pour les salariés et de les dépouiller. On sait bien que l’impôt ne fera qu’égratigner nos riches méritants. On sait bien que l’on ne pourra jamais éponger la dette. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui importe, c’est de maintenir les peuples sous le joug, dans un état d’incertitude permanente et sous la menace de la misère afin de pouvoir puiser dans le vaste vivier mondial de main d’œuvre et de matière grise, en mettant en concurrence tous ces gens qui aspirent à vivre de leur travail, honnêtement, mais qu’on peut ainsi contraindre à renoncer à tout, y compris parfois à la dignité.

Ils ont oublié, nos socialistes du XXIème siècle, que le socialisme, à l’origine, voulait l’émancipation de la classe ouvrière. Il voulait défendre et promouvoir la dignité des petites gens face à la rapacité de la bourgeoisie. Ils ont juste oublié qui leur donnait leur légitimité politique. Trahir le peuple a toujours coûté cher à la Gauche et n’a toujours servi qu’à affermir la droite la plus réactionnaire.

Oui, nous laisserons sur le carreau le Code du Travail qui devait nous protéger un peu, nos salaires, nos retraites et la protection de notre santé, puisque le patronat et la bourgeoisie capitaliste l’exigent et que les socialistes, certains syndicats dits réformistes, la droite et l’extrême-droite sont à leurs ordres. Oui, on abandonne les classes modestes au nom d’une prospérité illusoire dont il n’est même plus question aujourd’hui qu’elle puisse être partagée si d’aventure elle revenait. Le peuple peut bien crever, il y a assez de miséreux de par le monde pour continuer à enrichir les puissants.

Oui, ils ont oublié, les socialistes, qui ils étaient et qui ils auraient dû être...

Bon courage pour les prochaines élections, mesdames et messieurs.

Pourquoi avez-vous tué Jaurès ?

Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s’appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l’absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d´être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
 
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
 
On ne peut pas dire qu’ils furent esclaves
De là à dire qu’ils ont vécu
Lorsque l’on part aussi vaincu
C’est dur de sortir de l’enclave
Et pourtant l’espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu’à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
 
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
 
Si par malheur ils survivaient
C’était pour partir à la guerre
C’était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu’ils aillent ouvrir au champ d’horreur
Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps de souffle d’un soupir
 
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
 
Jacques Brel

A lire aussi, ce texte de 2009.

Ou cette reprise de Zebda :

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