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[Blogue] Un seul être vous manque...

samedi 12 janvier 2013

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Poing levé

C’est vrai qu’ils sont plaisants tous ces aimables personnages qui viennent, chacun à son tour, tenter de nous convaincre que, non, décidément, ce n’est pas dans leurs poches ni dans celles de nos glorieux sportifs, footballeurs en tête, que se trouve ce bon argent dont le pays a un besoin si pressant. C’est que cet argent-là n’est que juste rétribution de leur si grand talent, eux qui ne sont en définitive que modestes artistes, diseurs de bonne aventure et autres saltimbanques. Et que l’État songe à leur en prendre une bonne part n’est qu’infamie tant il leur manquera et tant leur gloire peut être éphémère.

Alors, le bon peuple opine du chef et approuve en murmurant. L’État est bien injuste de s’en prendre à des gens si précieux qui font rayonner la gloire de notre grand et beau pays de par le vaste monde. Le bon peuple est bon tandis que l’État est mauvais, c’est bien connu : la moitié des citoyens de ce pays ne paie pas l’impôt sur le revenu et aucun de ceux-là ne songe réellement à s’en plaindre car c’est une forme de justice. Mais est-il juste aussi de confisquer le fruit du dur labeur de tous ces gens méritants ? Certes, non !

Car, oui, bien sûr, l’État confisque, ce sont même des « Sages » qui le disent sans aucune connotation dogmatique, bien entendu.

C’est vrai aussi qu’on les aime bien ces comiques, ces acteurs, ces chanteurs et qu’ils nous apportent bien du plaisir. On a même de la tendresse pour eux. Mais bon, en même temps, c’est le boulot qu’ils ont choisi, pas forcément simple ni facile mais pas forcément pire que ceux des multitudes qui se pressent à leurs spectacles ou qui aimeraient s’y presser si seulement ils en avaient un, eux, de boulot.

On est content aussi de savoir qu’ils ont des opinions. C’est bien sûr leur droit même si ce n’est pas ce qu’on leur demande le plus. Savoir qu’un Pierre Arditi ou un Philippe Torreton sont de fervents socialistes, c’est bien mais ça n’est pas essentiel. Pas plus que de savoir qu’un Enrico Macias se pisse dessus chaque fois qu’il voit un portrait du petit Nicolas. A chacun ses sympathies. Mais ils sont déjà moins amusants, les comiques, quand ils viennent se poser en victimes de l’ogre étatique en plaignant ces grands parmi eux qui, à leur corps défendant, se voient contraints à l’exil pour lui échapper. Mais attention, il ne s’agit pas d’approuver la défection du géant génie, ce serait trop casse-gueule. Non, on s’en prend juste au médisant, au faux-frère qui prend la plume pour rosser le faquin. De quel droit ? Pour s’attaquer à un Depardieu, il faudrait une filmographie en béton, c’est du moins ce que professent certains Lucchini ou autres Deneuve renvoyant cet infâme Torreton à l’état de minable jaloux en manque de talent, lui qui n’est, après tout, que sociétaire de la Comédie-Française, donc inapte à se comparer au grand Gégé !

Il n’est pas jusqu’à la rascasse putréfiée de la Madrague qui ne se soit crue obligée de nous faire part de sa pensée nauséeuse pour soutenir le monumental martyr, malgré son penchant sanguinaire pour la corrida. Il est vrai que dès qu’il s’agit de pourfendre l’anti-France usurpatrice du pouvoir légitimement dévolu à la droite, il n’est d’alliance honteuse. Pour notre momie malodorante, massacrer des taureaux est un travers bien innocent dès lors qu’on peut cracher sur le pays, ce dont elle ne se prive pas malgré sa proximité avec les Le Pen — pourtant assez chatouilleux sur le sujet, dit-on — avec cette légèreté de pachyderme tuberculeux qui lui sied si bien.

Car Gégé, c’est le monument emblématique de cette classe moyenne si chère à ce bon Philippe Bouvard dont la plus grande peur est le nivellement socialiste de la société par le bas. Quelle horreur, en effet, de devoir frayer avec la plèbe, mon bon Philippe, je te dis pas ! Une élite, donc, qui pense évidemment qu’on lui en prend toujours trop et qu’on ne la paie jamais assez en reconnaissance de ses talents et devant laquelle on est priés, nous autres mécréants, de nous incliner avec grande déférence car elle parle dans le poste, paraît à la télé et s’agite au cinéma. Et tellement génial, le monument, qu’il peut se permettre de sanctionner ce peuple qui vote si mal — c’est à dire au péril des intérêts du grand homme — en le privant à tout jamais de sa glorieuse con-citoyenneté.

Après avoir sucé goulument les bites de Sarkozy, au moins aussi frénétiquement que ces pauvre Enrico, Faudel, Doc Gynéco et autres indispensables, et de quelques dictateurs post-soviétiques tout autant que centrasiatiques, histoire d’arrondir ses fins de mois difficiles et de peaufiner son expertise en démocratie, l’ex-monument national nous adresse un ample bras d’honneur. Sera-t-il Belge ou Russe ? Là est la grande question médiatique car le génie, dans sa grande mansuétude, hésite à favoriser tel peuple plutôt que tel autre. Notre Seigneur Depardieu est vraiment trop bon. Encore que la Russie tienne la corde car, tout émoustillé par la virile amitié proclamée par le grand Poutine trop heureux de régler quelques comptes avec la France en se servant du crétin magnifique, notre Gégé nous abreuve maintenant de ses hautes considérations sur la conception de la démocratie que promeut le nouveau tsar. Le peuple russe peut bomber le torse : Gégé a posé son regard sur la vaste terre de l’Empire russe, il a vu que c’était bel et bon et il va y poser maintenant son gros cul. Nazdravié !

Dire que le comportement de Depardieu est minable n’est évidemment pas à la hauteur de son personnage. A force d’en faire des tonnes, il apparaît de plus en plus comme un gros con aviné, un de ces philosophes de comptoirs qui vous assènent leurs puissantes réflexions entre deux pochetronnades de haute volée. Il est d’ailleurs assez étonnant qu’un mec qui a su être souvent un acteur plutôt subtil puisse se révéler à ce point si lourd et si grossier. Car enfin, ce type a tenu des rôles parmi les plus beaux du cinéma français et le voilà maintenant à jouer sa représentation la plus détestable, la plus méprisable.

Au point sans doute que certains de ceux qui le soutiennent officiellement ont dû commencer à avoir peur des conséquences de ce concours d’auto-destruction. Si Depardieu était jusqu’à il y a peu une valeur sûre du cinéma dont le seul nom pouvait attirer le public, le mauvais feuilleton qu’il nous sert et qui s’éternise pourrait bien lui coûter plus cher que les impôts qu’il refuse de payer à son pays. Et, par voie de conséquence, coûter très cher aussi à ceux qui tirent profit de son aura. Qui a envie de dépenser son pognon pour voir les films d’un type qui lui crache à la gueule ?

Et il n’y a pas qu’en France que le nom de Depardieu risque d’être bientôt une marque d’infamie. Si tout le monde n’aime pas la France, il y a autour de la planète bien des gens qui n’aiment pas non plus qu’on trahisse son pays. Or c’est aussi de cette façon que l’aventure Depardieu apparaît à certains : l’histoire médiocre d’une pitoyable trahison morale. D’où les récents efforts de l’abruti éméché pour nous faire croire désormais que s’il cherche à être Russe ou Belge, c’est uniquement par admiration gratuite pour ces pays sans autre considération triviale de gros sous. Et de balancer au passage quelques noms d’exilés fiscaux pour faire diversion. Pourri en plus avec ça, le sublime Gégé !

Finalement, il est possible que Depardieu parvienne enfin à ses fins : détruire l’image de l’acteur génial qu’il fût dans un retentissant suicide médiatique. Pour n’être plus que ce gros con bouffi de suffisance en perpétuelle représentation pour la promotion des pires crapules de la planète. Et cela avec le soutien de quelques vieilles gloires défraichies, valeureuses égéries de la défense de la démocratie et de la dignité humaine comme l’indispensable Matthieu et l’abominable Bardot.

Sans doute, d’aucuns diront qu’il est un peu facile de taper sur les artistes. Ils n’auront pas forcément tort. Car enfin, ces gens sont par nature visibles, c’est d’ailleurs l’essentiel de leur raison d’être artistes. Au moins prennent-ils le risque de se montrer sous des jours pas très flatteurs en pensant, sans doute sincèrement, défendre leur condition injustement méprisée alors qu’ils bénéficient tout de même de pas mal de petites gâteries au nom de la défense de la culture et du sport. Il est vrai aussi que, pour certains d’entre eux, la notoriété et l’aisance qu’elle peut procurer n’ont pas toujours été au rendez-vous, d’où cette peur ancrée en eux de toujours manquer, comme celui qui a connu les privations accumule et multiplie les réserves. Tout cela est sans doute vrai mais la ritournelle des méritants outragés a quelque chose d’assez indigeste en ce moment.

A bien y regarder, les choses semblent assez simple : en France, on n’aime ni les riches ni les gens qui réussissent ni ceux qui ont du talent. Emballé, c’est pesé ! Nous ne sommes qu’un pays de médiocres, fainéants et jouisseurs, se vautrant dans leur jalousie maladive. Au moins comme ça, c’est clair. Taxer les revenus du capital comme ceux du travail, faut pas y penser : ça va décourager la grande bourgeoisie qui ira investir ailleurs et nous précipitera dans le déclin. Limiter les honoraires des médecins, faut pas y penser : ces gens sont trop indispensables, ils se battent d’abord pour sauver nos vies et c’est bien normal que la Sécu les engraisse avec nos cotisations. Taxer les hauts revenus, faut pas y penser : ces gens ont du génie et ils ont la générosité de nous donner du travail, ça mérite reconnaissance sinon ils iront à l’étranger exprimer leurs talents.

Alors, il reste qui ?

Toujours les mêmes couillons, ceux à qui on « donne » du travail et qui profitent éhontément de la générosité des génies nationaux, ceux qui coûtent si cher à entretenir, en salaire mirobolants et cotisations sociales excessives, et dont on se garde de dire que c’est aussi leur sueur qui fait la prospérité de ce pays.

Je suis technicien, et un bon, je le dis sans aucune modestie car, maintenant, après tant d’années de labeur, je sais que c’est vrai. Compétent, expérimenté, bon analyste, ingénieux, etc. Nous sommes nombreux dans ce pays à répondre à ces qualificatifs. Sans nous, rien ne fonctionnerait. Pas d’industrie ni de machines, pas de téléphone, pas de télé, pas de voitures, pas d’électricité ni de routes ni d’appareils domestiques ou médicaux, pas d’ascenseurs, pas de films ni de cinémas ni de spectacles, pas de stades, pas d’avions ni de bateaux, pas de maisons, rien. Oui, je mets dans le même panier tous ceux qui se salissent les mains pour construire, réparer, entretenir ce que d’autres qui leur sont semblables ont aidé à concevoir, à séquencer puis à planifier. Les idées qui profitent à chacun, ce n’est pas forcément nous qui les avons eues. On ne prétend pas à ce génie-là. Mais souvent, c’est notre savoir faire, notre imagination et notre sens de l’analyse qui ont contribué à ce que ces idées fonctionnent mieux que leurs concepteurs ne pouvaient l’imaginer.
Parfois même, notre sens du travail bien fait et notre sens critique sont aussi un gage de sécurité pour ceux à qui s’adresse notre travail. Nous aussi, sans être des professeurs de médecine, nous pouvons avoir des vies humaines entre les mains. D’ailleurs, lorsque nous avons failli, la justice ne sait que trop nous le rappeler.

Pourtant, où sont nos salaires mirobolants ? Où sont les droits d’auteurs sur les brevets que nous avons aidé à concevoir et qui en enrichissent d’autres que nous ? Où est la reconnaissance de la société ? Celle des élites qui savent si bien s’auto-congratuler et regarder le reste de l’Humanité avec tant de condescendance ? Pourquoi serait-ce à nous de porter le poids des efforts demandés sous prétexte qu’un plombier ne saurait comparer son utilité dans la société à celle d’un chirurgien, d’un patron de PME ou de grande entreprise, d’un footballeur ou d’un acteur de cinéma ? Qui sont-ils ces gens-là pour dire que nous ne sommes pas comme eux, que nous comptons moins ?

J’emmerde Depardieu, Delon, Bardot, Arnault et consort. Qu’ils se barrent avec leur pognon et qu’ils crèvent étouffés avec. Grand bien leur fasse. J’en ai marre d’entendre toujours les mêmes rengaines doctement rebattues par des gens qui ne manquent de rien, ne se privent de rien, n’ont jamais froid et ne risquent pas de perdre leurs baraques et qui savent si bien nous expliquer que les vraies causes de nos problèmes, c’est surtout nous qui avons tant de mal à accepter des sacrifices... pour les enrichir un peu plus.

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