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[Blogue] El Chino

Un film de Sebastián Borensztein - Argentine

lundi 30 avril 2012

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Affiche El chino

Sûr que la trame de l’histoire, lorsqu’on y réfléchit un peu, est l’un des prétextes les plus éculés du cinéma : l’histoire d’un solitaire limite misanthrope qui finit par s’ouvrir aux autres après l’intrusion d’un trublion auquel il s’attache. Et ce fil conducteur là, on l’a eu à toutes les sauces, notamment dans le cinéma américain qui, quoi qu’on en pense, a souvent été l’un des plus talentueux pour nous raconter des histoires sympas. Mais pas que lui, bien sûr.

Il est vrai que c’est souvent dans les méandres de la complexité humaine que vont se nicher les plus belles histoires, celles qui, sans pathos outrancier, s’insinuent en nous pour nous prendre aux tripes, parce qu’elles nous permettent de toucher, peut-être, à la matière intrinsèque de certaines âmes, même lorsque leur hypothétique beauté est complaisamment cachée sous de multiples couches de crasse et de laideur. Ce qui rend ce cinéma-là si passionnant c’est, justement, qu’il nous invite à voir l’être humain derrière les apparences et nous laisse en penser ce que nous voulons.

On est loin, ici, des super-héros en pyjamas chamarrés qui vous sauvent le monde comme qui rigole en étalant à l’écran des états d’âmes épais et gluants comme de la guimauve fondue. Dans ce cinéma-là, le héros n’a pas besoin qu’on l’aime, souvent il ne le veut pas, il arrive même qu’il soit un tantinet ridicule. D’ailleurs, ce n’est même pas un héros, juste une personne, avec ses travers, qu’on apprend à découvrir et dont l’histoire, pour banale qu’elle semble être, est l’une des innombrables briques qui constituent le mur sur lequel s’écrit l’histoire de tous les êtres humains.

El Chino pourrait se résumer à un axiome : Même la situation la plus absurde trouve sa justification. Roberto, le quincailler argentin, aime à collectionner les coupures de presse relatant des faits-divers étonnants, absurdes. Peut-être parce que sa vie à lui a un jour pris une orientation banalement douloureuse à cause d’un événement confondant d’absurdité. Il ignore même que l’une des histoires racontées par ses coupures de presse va prendre corps et entrer presque par effraction dans sa vie pour changer son regard sur lui-même mais surtout sur les autres. C’est lui, Jun, el Chino, le petit homme tranquille qui un jour a vu la femme qu’il aimait et qu’il s’apprêtait à demander en mariage se faire tuer sous ses yeux par une vache... tombée du ciel. Ravagé par la douleur, le voilà donc qui abandonne tout pour aller oublier sa détresse en Argentine où l’attend un lointain parent.

Mais les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le pense. Heureusement d’ailleurs car, sinon, où irait-on chercher des histoires pour faire de beaux films ? Jun qui ne sait pas dire un mot d’espagnol va donc tomber sur Roberto le quincailler taciturne et maniaque qui recompte les clous des boites qu’on lui livre pour en vérifier la bonne quantité. Roberto ne parle pas chinois, bien sûr, mais il va tendre la main au Chinois perdu sans savoir lui-même pourquoi. Et là, c’est comme ces vieux pulls de laine dont on commence à tirer un bout et qui peu à peu se détricotent. Écartelé entre sa répulsion pour les autres et sa compassion naissante pour le Chinois, Roberto va aller au bout de sa logique car, avant d’être un homme solitaire, jaloux de sa tranquillité et de sa vie réglée au cordeau, il est un homme d’honneur et de parole. Puisqu’il a choisi, sur un coup de tête insensé, d’aider l’étranger, il n’aura de cesse qu’une fois l’oncle retrouvé.

C’est cette histoire, en fait, que déroule sous nos yeux Sebastián Borensztein, l’air de rien, sans donner trop l’impression de savoir où il va, en la mâtinant de situations tour à tour burlesques ou cocasses ou graves. Ah le coup de boule que Roberto donne à un flic un peu trop obtus, comme il nous venge de bien des situations pesantes ! Mais cette histoire est aussi finalement la confrontation de deux douleurs qui ne se répandent pas en démonstrations spectaculaires, la rencontre de deux humanités, l’une (Jun, Ignacio Huang) désespérée, à deux doigts du naufrage, à la dérive, l’autre qui s’accroche à ses rituels comme à des planches de salut et qui pense se prémunir contre les coups en tenant le monde à distance ou en riant de sa cruauté.

Formidable Ricardo Darín qui donne une belle épaisseur, savoureusement humaine, à ce Roberto bougon, finalement si attachant qu’une aussi joli femme que Mari (Muriel Santa Ana) en est amoureuse.

Un film jubilatoire et humain comme le sont souvent les films sud-américains. Du grand et bon cinéma.

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