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[Blogue] Le pain et le sel

Histoire ordinare du racisme ordinaire

mercredi 2 mai 2012

Avec presque 41 % des suffrages exprimés qui se sont portés sur le Front National, Bédarrides semblait faire figure de cas d’école et symboliser aux yeux de la presse quotidienne régionale (PQR) ce vote un peu curieux, pas facile à cerner. Et cela d’autant moins que, si on considère un peu la vie de la commune, on est loin de l’enfer qu’on nous décrit en parlant des villes voisines et de leurs quartiers. Oui, ces fameux quartiers qui sont autant de zones de non droit dit-on.

Ici, on a bien de temps à autres quelques cas de délinquance de nature à mériter un article dans la PQR mais, franchement, c’est pas Chicago. Pas de quoi faire vivre un journal, en tout cas. Quant à « l’invasion », honnêtement, c’est pas ici qu’il faut chercher pour remplir des charters. Côté religion, pareil : j’ai aperçu, il y a quelques mois, une jeune femme portant un foulard sur ses cheveux mais c’est tout. J’ignore même si elle habite ici tellement ce genre de rencontre est rare (pour moi). Ceci dit, je ne passe pas tous les jours en centre-ville et je ne fais pas la sortie des écoles pour dresser des statistiques. Quand même : le musulman est rare à Bédarrides.

Du coup, la Provence a envoyé son meilleur grand reporter pour venir ausculter ces gens en apparence schizophrènes. Là où on reconnaît tout de suite la patte de la professionnelle (oui, c’est une dame), c’est qu’elle a su sans hésitation repérer le véritable vivier d’électeurs pro-FN : le zinc du bar du club de rugby. Faut dire que c’est le plus proche de la gare SNCF et qu’on est obligé de passer devant quand on débarque du train, ce qui devait être le cas de notre enquêtrice. Je ne vois pas d’autre explication. On apprend ainsi que ce bar serait même le rendez-vous des Bédarridais. Comme qui dirait, notre « café de Flore » à nous. Bon, je veux bien surtout si l’idée c’était de débusquer l’électeur frontiste : un bistrot c’est encore le mieux.

L’article en lui-même ne nous apprend pas grand chose, hélas ! Même pour un village de 5209 habitants, il faudrait plus qu’une visite éclair d’une matinée et un article d’un quart de page pour commencer à dresser le portrait de cet animal. On a tout de même droit à quelques idées-forces comme celle du « village gaulois qui voterait FN par prévention, pour éviter les emmerdements. » Pauvre Astérix ! Un autre nous dit que « le village est fermé. Ici, on défend ses terres. On ne veut pas de logements sociaux... On veut rester entre Bédarridais, etc. » Les tracts de l’opposition municipale, lors de la dernière élection éponyme, étaient très clairs sur ce point.

Reste que je ne suis pas très convaincu de la représentativité de l’échantillon même si toutes ces braves gens expriment une part de la vérité possible. Sauf que ces arguments-là ne sont pas très nouveaux et qu’ils ne sont pas forcément majoritaires. Mais on n’en saura pas plus pour l’instant. Il s’agit donc d’un article de La Provence du 24 avril qui ne semble malheureusement pas disponible en ligne.

Certains y verront peut-être une relation de cause à effet mais, moins d’une semaine après, des inscriptions racistes sont venues souiller les murs d’une maison en construction : « On veut pas de toi sale batard », « sale arabe barre toi. » Tout en majuscules et sans faute d’orthographe ce qui, malgré la simplicité du message, est assez remarquable. La force de l’habitude, sans doute. Je vous le donne en mille, les gens qui construisent cette maison sont bien des Français « musulmans d’apparence », comme le disait encore récemment un futur ancien président de la République.

Des injures racistes, on en voit parfois quelques-unes sur les murs. Ça doit correspondre à des phases de crises aiguës qui ne sont pas nécessairement synchrones avec le calendrier électoral. Comme dit le maire, ce serait « un excité qui ne sait pas retenir ses pulsions ». On est quand même ravis qu’il ne manie que la bombe de peinture, l’excité mais ce serait bien qu’on lui mette la main dessus avant que ses pulsions de haine ne le conduisent à de pires extrémités.

Personnellement, je me fiche de savoir si notre courageux gugusse a eu un orgasme après l’annonce des résultats de sa walkyrie au point de devoir s’aventurer dans la nuit glaciale pour déverser son message immonde sur un mur. Je pense que ces injures ne souillent pas que ce mur. Elles n’insultent pas seulement ces gens. Je me sens aussi insulté et je pense que tout le village est également insulté. Ces injures sont un affront fait à nous tous.

Je ne trouverais pas incongru que nous offrions à ces gens le pain et le sel, comme la coutume le voulait dans l’Antiquité et encore aujourd’hui dans certains pays. Le pain et le sel pour leur signifier qu’ils sont les bienvenus parmi nous et pour les remercier d’avoir choisi notre ville pour s’y installer et y vivre en paix. En paix avec nous tous. En paix, comme nous tous.

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