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[Blogue] Neige

Orhan Pamuk

mardi 6 mars 2012

C’est un roman dans lequel on entre lentement, au rythme de la neige qui tombe et va isoler une petite ville turque du reste du monde pendant trois jours. C’est un roman lent, qui prend son temps lui aussi pour conter sur 625 pages (en format de poche) l’histoire des événements qui vont y survenir durant ce laps de temps.

C’est d’abord l’histoire de Ka, un poète turc, exilé en Allemagne, qui revient au pays pour rédiger un article sur des cas de suicide de jeunes filles voilées, pour le compte d’un journal d’Istanbul. Il part aussi sur les traces d’un amour de jeunesse, la belle Ipek à la belle poitrine, désormais divorcée, qui lui rendra l’inspiration poétique qui l’avait un temps abandonné. De ces retrouvailles, pleines de l’espoir d’un bonheur prochain, naîtront de nouveaux poèmes dont le titre du recueil donne le sien à ce roman : « Neige. »

C’est l’histoire de l’errance de cet homme à travers cette ville d’Anatolie, Kars, qui connut jadis la prospérité, du temps de l’empire ottoman, à une époque où celui-ci disputait la région à l’empire russe. Une ville désormais en déclin, à l’abandon, où la misère ronge les âmes aussi bien que les immeubles et les commerces, sans laisser le moindre espoir d’avenir radieux. Une ville qui se retrouve isolée du monde à cause de la neige et va s’échauffer, à la veille d’élections dont la victoire est promise aux islamistes, dans un coup d’état militaire dont on ne sait pas très bien si les étonnants instigateurs ne sont pas encore plus désespérés que ceux à qui ils veulent voler leur victoire.

Cela pourrait paraître grotesque, ridicule, risible. Ça ne l’est pas. Il y a du sang et des morts. Il y a des chars qui patrouillent et qui tirent. Il y a la répression.

Et au milieu de cette folie qui voit s’affronter kémalistes laïques et islamistes radicaux, il y a tout un peuple qui cherche sa vérité et sa voie. Un peuple qui semble découvrir que, au-delà de ses divisions idéologiques, il a en commun une culture et une réelle soif de reconnaissance, presque inextinguible, et bien des doutes sur lui-même et sur les moyens de parvenir à cette reconnaissance. Quel prétendu laïque athée ne sent pas résonner en lui l’écho de la parole divine ? Quel croyant si sûr de la solidité des racines de sa foi ne se prend pas à douter à cause d’un amour inavouable ? Et au milieu de ce peuple en ébullition qui revendique sa dignité, il y a Ka qui oscille d’un camp à l’autre, qui cherche à faire le lien, qui cherche aussi à comprendre son peuple, qui se veut témoin et qui devient acteur d’un drame qui le happe.

C’est bien de sa Turquie et du peuple turc que nous parle Orhan Pamuk à travers les drames de Kars et de Ka. Une Turquie qui vit dans une sorte de conflit permanent d’amour-haine, d’attraction-répulsion vis-à-vis de l’Occident, plus particulièrement de l’Europe. Qui exige les égards et le respect qui lui sont dus : « On n’est pas idiots. On est seulement pauvres » dit un jeune Kurde. Il semble ainsi résumer le regard, au mieux condescendant, au pire hostile, que chez nous certains portent sur ces pays comme la Turquie, en se gobergeant de ce que ces civilisations-là ne pourraient égaler la nôtre.

Et pourtant, qui peut le plus ressembler à une humanité qu’une autre humanité ? Cette plongée dans l’âme turque, même incomplète, même imparfaite, est aussi une invitation à la reconnaissance d’un peuple riche d’une histoire millénaire. Vouloir comprendre l’autre, c’est déjà l’accepter.
Sans oublier la fluidité du texte d’Orhan Pamuk, sa beauté et sa richesse, empreints de poésie et de nostalgie, qui donnent envie de poursuivre cette découverte.

Une bien belle histoire.

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