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[Blogue] La grande braderie sociale

samedi 11 février 2012

On nous parle beaucoup de l’emploi en ce moment. Disons, un peu plus que d’ordinaire tant il est vrai que, depuis une bonne quarantaine d’années, c’est devenu au fil du temps, et parfois avec brutalité, un sujet central de préoccupation. Et qui ne va pas vraiment en s’améliorant.

Pour la plupart d’entre nous, un emploi tel qu’on l’imagine c’est un boulot stable et suffisamment durable pour pouvoir faire des projets, se construire une vie la plus proche possible de celle qu’on s’est rêvée, subvenir sans trop de peine à nos besoins, ceux de la famille qu’on a fondée ou qu’on espère fonder, élever des enfants et leur offrir une vie heureuse, etc. Quand on entend le mot « emploi », nous autres, c’est surtout ça qu’on comprend : un contrat à durée indéterminée et un salaire correct. Et si c’est pas trop exiger, un métier qui donne envie de s’investir et de progresser. Souvent notre richesse, à nous, c’est pas tant le salaire que l’on gagne — même si on ne crachera pas sur un salaire « confortable », faut pas pousser ! — mais beaucoup aussi les compétences qu’on acquiert qui font de nous un rouage écouté et respecté d’un ensemble plus vaste. Parce que c’est important, pour nous, le travail bien fait, la reconnaissance et le respect des autres, à commencer par nos pairs.

Il faut dire qu’on est un peu couillons, nous autres. Oui, on est des gros benêts car on voit la vie à notre hauteur, à celle de nos rêves et de nos espérances. On n’a pas la bonne hauteur de vue, ce qui, évidemment, fait toute la différence avec notre personnel politique et tous les spécialistes qui les assistent. Eux, ils voient plus loin. Pour eux, l’emploi, c’est un ensemble de paramètres statistiques dont on mesure la quantité, le volume, sans se soucier de sa qualité. Pas comme nous, évidemment. Et puis, le travail a même un coût dont on parle plus que de la richesse qu’il est censé créer et dont il assure une partie du partage car il pèse, le travail, sur la compétitivité des entreprises. Un drame ! Alors, il fait perdre des parts de marché à l’exportation et notre balance commerciale s’enfonce dans le déficit. Or, c’est bien connu, en France, tout le monde travaille à l’export. Du moins, depuis quelques semaines. Une vraie révélation.
Et c’est ça qui est beau, là : ce n’est pas la rapacité des nantis qui nous dépossède de nos savoir-faire et de notre dignité quand ils vont exploiter d’autres travailleurs dans d’autres pays moins contraignants. Bizarrement, la rémunération du capital n’est pas une charge dont on nous parle doctement. Non, non ! C’est nous qui coûtons trop chers avec nos salaires exorbitants, notre assurance maladie, nos retraites, nos indemnités de chômage somptuaires et notre Code du Travail si « trop rigide » ! Sûr qu’ils sont bien gentils tous ces patrons de nous filer du boulot avec toutes les misères qu’on leur cause. On voudrait pas en plus être payés, non ?

Alors, on nous dit qu’il faut prendre exemple sur l’Allemagne. Là-bas, le coût du travail a baissé et du coup, ils en ont créé plein des emplois, en plus qu’ils vendent partout leurs Audi, BMW et Mercédès qui sont pas vraiment données. Ils sont forts, ces Allemands, pas vrai ? Alors, il faut qu’on fasse comme eux. Zou !

Ce qui est un peu couillon aussi, c’est qu’on utilise le même mot pour désigner deux choses totalement différentes. Les emplois, en Allemagne, c’est, depuis vingt ans, de plus en plus des contrats à durée déterminée ou de l’intérim. Du bien précaire, du temps partiel aussi, que les gens accumulent sans trop d’espoir d’avoir un jour rien de plus pérenne. Alors, c’est sûr que ça pousse pas à la sérénité. Par contre, pour la docilité et la compréhension, c’est un peu plus radical. Et forcément, ça motive davantage à accepter des salaires plus bas, des horaires à rallonge ou biscornus. Sûr que, comme ça, le coût du travail, il peut baisser aussi. Sûr que c’est pas ça l’idée qu’on se fait d’un emploi, un vrai.
Mais il faut être raisonnable et savoir se résigner. C’est pour la grandeur de la France, après tout. Parce que ça aussi, c’est pas suspect : on nous parle de « patriotisme économique », fabriquer et vendre français pile-poil au moment où on nous fait la leçon sur nos salaires qu’il faudrait baisser et notre temps de travail qu’il faudrait allonger, allonger, allonger. Du moins, faudrait supprimer la durée légale (35 heures) pour que les heures supplémentaires, quand il y en a besoin, ce ne soit plus que des heures normales de plus. Accord de compétitivité, que ça s’appelle. Et c’est on ne peut plus vrai : ce sont les travailleurs qu’on met en concurrence. On n’a plus que le fameux « dumping social » pour se tirer la bourre entre pays européens.

En Allemagne, ils ont dû s’y faire aussi au patriotisme et à l’intérêt supérieur du pays et accepter d’avaler quelques couleuvres. Chez nous, on a quelques spécialistes qui donneraient plutôt dans le boa ou l’anaconda et sans un haut-le-cœur, en plus. Ça promet ! Et comme ça a marché en Allemagne, ça doit pouvoir marcher partout ailleurs. C’est sûr, ça ne peut que marcher puisque le but n’est pas de réduire les inégalités qui se creusent depuis belle lurette ni de mettre trop à contribution les plus riches. Ouf !

D’ailleurs, on commence à voir les premiers succès en Grèce : baisse des salaires de près de 13 %, 50 % des moins de 40 ans au chômage, un tiers de la population sous le seuil de pauvreté. On a vraiment hâte d’expérimenter ça chez nous. Et il n’y a pas de raison qu’on nous en prive : ce n’est ni plus ni moins que le programme du Médef auquel ni Sarko ni son UMP ne peuvent rien refuser et qui attend son heure depuis 1945...

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