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Présidentielle 2012

[Blogue] La dernière de l’année

Sarko le Preux à l’assaut du Grand Sultan

samedi 31 décembre 2011

Le fait que François Hollande, du haut de sa nouvelle stature de futur Président-de-la-République-selon-les-sondages-et-les-médias, y voit lui aussi l’aboutissement logique d’une loi votée dix ans plus tôt ne change rien à l’affaire : la proposition de loi de la députée UMP Boyer, aux ordres de notre bien-aimé sauveur polyvalent, visant à sanctionner la négation des génocides reconnus par l’Etat, avait un caractère d’urgence au fort goût de foutage de gueule.

A la suite des éructations bien compréhensibles — quoique en langue étrangère — du Premier Ministre turc Erdogan que l’affaire avait un poil chauffé (on peut le comprendre), le lapin-crétin de l’Elysée, avec cet air martial quasi-gaullien qui ne le quitte plus depuis qu’il s’attache à tout sauver tous les quinze jours, a renvoyé l’importun cuver son raki en rappelant que la loi française ne se décidait pas sous la pression étrangère (ou à peu près). Non mais eh !
Le rappel valait d’être fait, sans doute, et dans la bouche de n’importe quel autre que celui-là aurait atteint un degré d’intensité dramatique propre à marquer l’instant de l’estampille « Garanti historique - Certifié ISO 9002 ». Mais hélas, il ne s’agit que de Sarkozy chez qui la petitesse n’est jamais très éloignée. De fait, si la loi fut votée malgré la colère turque, il n’échappe à personne qu’elle l’a été surtout pour tenter de ratisser les voix des « Arméniens de France ». Autrement dit, pour flatter une... communauté. Bien curieuse conception, tout de même.

Bien sûr, que la France prenne le partie de l’Arménie, toujours en butte à l’hostilité historique de la Turquie (encore récemment au sujet du Haut-Karabagh, notamment), pourquoi pas ? Quant à la façon dont les Turcs ont traité les Arméniens en 1917, il semble assez évident qu’on ne puisse pas appeler cela de l’amour, même si c’était encore alors l’empire ottoman et non la Turquie.
Et l’on comprend que pour les descendants de ces victimes, dont beaucoup sont installés en France, la reconnaissance de ce génocide soit reçue comme un acte essentiel de la part de leur pays d’adoption. Du reste, le problème n’est pas là : c’est notre droit, en tant que peuple, de dire notre soutien à un autre peuple et d’affirmer notre solidarité face aux souffrances qu’il a endurées. Et c’est ce qui a été fait.

Là où le bat blesse, c’est qu’on imagine assez mal la justice française mettre le président de la république turque en taule sous prétexte qu’il n’admet pas ce génocide. Par conséquent, la loi sanctionnant le négationnisme, ne s’appliquera qu’aux obscurs péquins qui auront eu le tort d’ouvrir leur grande gueule en public... et en France. Il y a certainement moyen plus pédagogique d’amener quelqu’un a réviser son opinion.

Car à la différence de la négation de la Shoah qui repose essentiellement sur des ressorts politiques racistes alimentés par l’extrême-droite, la négation du génocide arménien est surtout un fait d’État — de l’État turc — qui touche intimement à la naissance de la République Turque. On peut (doit) regretter bien sûr que la Turquie ne soit pas encore capable de regarder son passé en face mais on ne peut pas traiter de la même façon un minable nazillon antisémite et un migrant turc installé en France, à l’orgueil national un peu trop exacerbé, ou un Français turcophile qui ne font qu’adopter le point de vue officiel de ce pays. En cela cette loi est stupide.

Elle l’est encore plus car elle vise à donner une image déformée, partiale et partielle d’un pays, la Turquie, qui est bien plus complexe que l’imagerie qu’en renvoient la plupart des médias, bien plus riche et bien plus passionnant que l’injonction binaire qui lui est faite de choisir entre une sorte de modernité — forcément occidentale — démocratique et libérale et l’obscurantisme — forcément musulman — intolérant et tyrannique. La Turquie est une république laïque, parlementaire, bâtie sur le modèle français (si, si !), héritière d’un empire qui fût plus vaste que l’Empire Romain d’Orient, qui a profondément marqué de son empreinte une grande partie de l’Europe en y jouant un rôle essentiel, qui a concurrencé et souvent dominé les puissances européennes (Autriche, Russie, Venise, etc.). Raison sans doute de l’hypocrisie européenne à son égard.
Certes, la Turquie n’est pas toujours d’une grande tendresse pour ses minorités, ethniques ou politiques, et les derniers bombardements de populations kurdes ne vont pas améliorer de façon déterminante cette image. C’est vrai aussi que les débats y sont parfois très enflammés, voire violents. C’est vrai que ce pays vit une relation complexe avec l’Europe dans laquelle voudrait se fondre une partie de sa population tandis qu’une autre voudrait lui tourner le dos. Amour/haine ; attirance/répulsion...

Sans doute, en regardant bien, on trouvera quelques voies de progressions possibles qui laissent de belles perceptives d’avenir. En particulier, il est des Turcs pour penser qu’il y a réellement un problème avec l’aveuglement officiel (et fondateur) de leur République. Il n’est pas certain que notre propension à faire la leçon à tout un chacun les aide beaucoup à faire avancer cette idée dans leur pays.

Et puis, sommes-nous si qualifiés pour donner des leçons à la Turquie ? Nous, la France ? Nous qui avons porté Sarko au pouvoir et traitons tout ce qui ne fleure pas bon nos terroirs comme des merdes infâmes ? Allons donc, soyons sérieux ! J’entends le chœur des thuriféraires chanter les louanges de Sarko, l’homme qui a eu le courage de faire fi des intérêts économiques pour faire valoir la justice et les principes sacrés. Comme il a coutume de le faire, non ? Comme avec la Chine ou la Russie ?

En réalité, il ne prend pas beaucoup de risques : la Turquie dépend plus des entreprises européennes et françaises installées sur son territoire (comme Renault et certains de ses sous-traitants, par exemple) qu’elle ne pèse par ses investissements même si elle est un bon client de nos industries d’armement. C’est sûr, ça va pas aider à vendre le Rafale, mais bon, on a l’habitude ! Peut-être que Carrefour et quelques autres mercantis du même lot risquent-ils d’y laisser des plumes. On va pas pleurer sur leurs dividendes...
C’est juste que cette nouvelle bravade sur l’air du gars qui se la pète de faire le justicier est encore une fois affligeante de nullité.

Et ça, même avec l’habitude, c’est pas facile à encaisser.

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