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[Blogue] Maman, j’ai peur !

lundi 24 octobre 2011

J’imagine à quel point, dans quelques années, peut-être quelques siècles, ceux qui étudieront notre époque avec le recul que procure le temps passé, jugeront celle-ci exaltante. J’imagine à quel point ils seront enthousiasmés par notre soif de liberté et notre volonté farouche de défendre celles que nos ainés avaient conquises. Surtout, j’imagine leur admiration sans limite pour notre société qui sait faire confiance à sa jeunesse et la propulser avec enthousiasme vers l’accomplissement de son futur rôle citoyen. J’imagine leur fébrilité à découvrir toujours plus de preuves de la joie de vivre de notre époque baignée de la lumière aveuglante du progrès social et de la chaleur de l’élaboration d’un monde toujours plus libre et plus heureux.

C’est beau, hein ?

Mais non, je plaisante !

Enfin, je veux dire que ça ne risque pas d’arriver de si tôt au train où vont les choses !

Les jeunes, parlons-en, tenez !

J’ai reçu récemment par le site Ressources Solidaires, où sévit mon excellent ami Guillaume, un condensé d’actualité parmi lequel se trouve cet article d’un magistrat, Jean-Claude Bardout, que je vous invite à lire.

Et je trouve cela formidable. Oui, je trouve formidable que des gens élus pour nous représenter, en principe, en viennent finalement à agir contre nous. Nous, les citoyens, pris dans l’acception la plus large du terme. D’autres parleraient du Peuple. Je trouve formidable que des gens d’aujourd’hui s’imaginent si talentueux et clairvoyants qu’ils s’autorisent à dénaturer un texte fondateur de notre société dont ceux qui l’avaient voté au début du siècle dernier avaient sagement voulu le rendre le moins coercitif possible, en partant du principe qu’une liberté fondamentale ne peut pas être entravée. Un peu comme si les vieux cons d’aujourd’hui pouvaient donner des leçons aux vieux barbons d’hier.

Certes, quand on voit se qui se passe en Grèce, et ailleurs en Europe, sur des sujets certainement autrement plus graves, on ne peut se départir du sentiment que ce que nous appelons « Démocratie » n’a qu’un très lointain rapport avec l’idée que nous en donnent nos beaux textes fondamentaux. Des mots de plus en plus creux où le respect des citoyens et de leur volonté se dilue de plus en plus dans les intérêts privés d’une minorité privilégiée, peu désireuse de remettre en question sa domination ni de s’amender. Ce n’est pas vraiment nouveau. C’est juste que ça se voit de mieux en mieux. Peut-être.

Alors, s’agissant des droits de la jeunesse, ce petit coup de ciseau n’a peut-être pas une importance capitale. Pas au point de justifier des manifestations d’indignation. D’ailleurs, qui a protesté ? Qui, seulement, était au courant ? Ce genre de cavalerie législative a beau être fréquent, ce sujet-là n’intéresse quasiment personne. Pensez : les jeunes !
Il traduit juste une orientation de plus en plus appuyée de notre société vers la défiance à l’égard de ses composantes. L’enfance et l’adolescence, en bonne place, mais finalement à l’égard de tout citoyen défini d’abord comme un suspect.

N’est-elle pas magnifique cette société du flicage généralisé dans laquelle, sous couvert de mieux aider les enfants, on s’applique d’abord à les étiqueter puis à les ficher, subtiles marques indélébiles moins douloureuses mais plus tenaces que le fer rouge ? Le ministre a beau faire machine arrière, l’idée est récurrente. A tel point qu’elle en devient suspecte tant on essaie de nous convaincre de l’intérêt de ces détections précoces d’attitudes déviantes. Celles qui conduisent à l’échec scolaire ? Sans doute un peu. Et on nous promet un accompagnement personnalisé de ces pauvres petits. Comme si on pouvait croire que du démantèlement de l’Éducation Nationale ne sortiront bientôt que des merveilles qui éradiqueront à jamais les inégalités.

C’est se foutre de notre poire. L’école de Jules Ferry a vécu (du moins, nos gouvernants le voudraient). Nous copions désormais l’école des pays anglo-saxons : service minimum pour l’option de base. Pour le service de l’élite, faudra passer à la caisse ! Du coup, le dépistage précoce des difficultés devrait plutôt servir au suivi judiciaire des bénéficiaires que dans une certaine mythologie on craint de devoir retrouver plus facilement en prison. De la graine de délinquants, ces minots surexcités, je vous le dis. D’ailleurs, je ne passe plus devant une école maternelle maintenant. J’ai trop peur de me faire racketter par un loubard de cinq ans !

Heureusement, l’armée nous sauvera ! Si, si !

C’est elle qui prendra en charge les adolescents délinquants. Une, deusse, une, deusse, section halte ! Un quart de tour à droite, droite ! Garde à vue vous ! Envoyez les couleurs !

C’est d’un beau ! Tellement que j’ai même vu pleurer un vieil adjudant qui, pourtant, en avait vu d’autres ! Une âme sensible.
Le retour de l’œuvre civilisatrice de la France, enfin ! Et si on ajoute à ça le serment aux armes de la France pour les gamins arrivant à maturité la majorité ou acquérant notre bonne nationalité, nous pourrons bientôt regarder l’horizon bleu avec confiance.

C’est que, voyez-vous, les enfants, il faut les encadrer. Ça et des coups de pied au cul. Rien de plus. Quand ça va mal, rien de tel que la manière forte. D’ailleurs, d’ici peu, ils vont nous pondre une jolie loi sur le retour des sévices corporels, nos gentils députés, au nom du principe qu’une baffe bien ajustée n’a jamais fait de mal à personne. De toute façon, comme il va bien falloir améliorer d’urgence la compétitivité de nos entreprises et qu’on est pas assez fous pour aller dire aux Chinois et aux Indiens qu’ils abusent un peu à pas respecter certaines normes sociales, va bien falloir revoir les nôtres. Pourquoi ne pas autoriser le travail des enfants ? Je vous dis que ça, comme calmant, c’est du sérieux !

L’avantage, c’est qu’ils feront un apprentissage rapide des convenances respectées par leurs parents : « Tu bosses, tu fermes ta gueule ou tu vas pointer au chomedu ! Ou on embauche des petits Népalais ! »
Le programme social par excellence. Sans parler des économies. Moins d’écoles, moins d’enseignants (qui sont tous des lopettes juste bonnes à faire des dépressions quand les enfants deviennent impossibles) ! Et un suivi personnalisé des récalcitrants grâce à des drones-mouches ou libellules qui surveilleront les lieux sensibles. Une sorte de « vidéo-dissuasion ». Si si, paraît que ça existe ! Mais sans armes nucléaires, quand même. Du moins pour l’instant ! Parce que s’ils savent pas se tenir les morveux, on leur enverra les Mirage IV. Ou le Charles-de-Gaulle, comme à Khadafi !

Pour de bon !

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