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29 octobre 1981

[Blogue] Tonton Georges : 30 ans déjà.

Hommage à Georges Brassens

samedi 29 octobre 2011

Je me souviens très bien de ce jour-là. En fait, je me souviens très bien du lendemain. Nous habitions alors une petite ville du Septentrion — ou au Nord de la Loire, si vous préférez — et j’étais affairé à tapisser l’entrée de l’appartement. C’est dire si la chose est d’importance.

Et la radio annonça : « Georges Brassens est mort hier soir à 23 heures... »

Je suis resté un long moment abasourdi, à retourner cette nouvelle, à l’assimiler, à en mesurer les conséquences. A vrai dire, elle n’était qu’à moitié surprenante : Brassens avait été hospitalisé à plusieurs reprises, opéré deux fois. En plus de coliques néphrétiques chroniques, il souffrait d’un cancer de l’intestin. Lors de ses dernières apparitions télévisuelles, il était très amaigri lui qui, pourtant, quelques années auparavant, était plutôt rondouillard.

Mais comment recevoir une telle nouvelle sans être saisi par une profonde émotion ? Georges Brassens est mort.

Voilà cinq ans que Brassens n’avait plus sorti de disque et les « milieux bien informés » se plaisaient à nous annoncer qu’un prochain album ne devait plus tarder. C’était sûr, désormais : il n’y en aurait jamais plus. Et dire que le dernier s’intitulait... « Trompe la mort » !

...
Et si jamais au cimetière,
Un de ces quatre, on porte en terre,
Me ressemblant à s’y tromper,
Un genre de macchabée,
N’allez pas noyer le souffleur
En lâchant la bonde à vos pleurs,
Ce sera rien que comédie,
Rien que fausse sortie.
Et puis, coup de théâtre, quand
Le temps aura levé le camp,
Estimant que la farce est jouée,
Moi tout heureux, tout enjoué,
Je m’exhumerai du caveau
Pour saluer sous les bravos.
C’est pas demain la veille, bon Dieu !
De mes adieux.

Il n’y a pas eu de coup de théâtre. Le facétieux moustachu ne s’est pas levé, drapé dans son linceul, pour nous saluer, nous, son public fidèle et inconditionnel, encore une fois émerveillé par son talent, réjoui par sa bonne farce. Tonton Georges est parti pour de bon, discrètement, en nous laissant à l’âme une grande douleur et un grand chagrin, identiques à ceux que l’on éprouve quand on perd un membre chéri de sa propre famille.

En fait, il en faisait vraiment partie de la famille et depuis longtemps. D’abord parce que, enfant, à la maison, la radio résonnait toute la journée, distillant maintes chansons que ma mère reprenait en vaquant à son ouvrage. Et on l’entendait souvent, tonton Georges à la radio. Il y eu même une époque où la télévision avait eu la bonne idée de tomber une nouvelle fois et définitivement en rade. Du coup, la radio avait repris le relais jusqu’en soirée. C’était l’époque de « la non-demande en mariage », de « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète », etc. Alors, les chansons de Brassens, on les connaissait bien. On pouvait les fredonner sans trop se tromper. Du moins les plus populaires, bien sûr : « Le Gorille », « Hécatombe », « Dans l’eau de la Claire Fontaine », « La chasse aux papillons », « Chanson pour l’Auvergnat », « Trompettes de la renommée », « Les copains d’abord »...
Et puis, le premier disque que je me suis acheté avec mon argent de poche, mon premier 33 tours, ce fut un disque de Brassens : « La mauvaise réputation ». Je l’ai passé et repassé sur mon phono, ce disque, tout craquant, tout usé de tant d’écoutes renouvelées sans lassitude.

Brassens était un génie de la langue. Il savait raconter de petites histoires à l’apparence désuète mais finement ciselées dans un français à la fois simple et savoureux. Avec des gros mots, des fois, oui madame, mais surtout de la malice, pas de la grossièreté gratuite.
Et sa musique ! C’est sur « le Gorille » que j’ai débuté ma carrière de guitariste, inopportunément interrompue par une surdité mal venue. Je la jouais en do, parce que je trouvais ça plus simple. En fait, elle est en ré mais peu importe. Son tempo carré était somme toute assez facile à reproduire. Mais beaucoup de ses musiques étaient bien plus sophistiquées qu’il n’y semblait avec des enchaînements d’accords tordus qui vous ruinaient les doigts et le poignet gauche (enfin, pour les droitiers !). Au point que, pour un musicien plutôt médiocre dans mon genre, enfiler une partition de Brassens, en chantant, sans erreur ni fausse note était une petite performance dont je n’étais pas peu fier. D’autant plus, d’ailleurs, que ça arrivait rarement. Pffff !

Mais, bien sûr, le vrai plaisir était d’écouter Brassens chanter lui-même ses chansons. Sa prononciation, ses « r » roulés... Et quel régal de le voir, trop rarement, passer dans des émissions de variété, de voir ses yeux pétillant de malice en chantant « Hécatombe » ou « Fernande », un léger sourire relevant les coins de sa moustache. Ses albums étaient toujours un événement attendu et il savait se faire attendre, ce sacré bonhomme. Un par an, quasiment, à ses débuts, puis 2, puis 3 ans. Les deux derniers étaient espacés de 4 ans.

Il faut dire que non seulement les textes devenaient de plus en plus riches mais sa musique, elle aussi, gagnait en complexité. Brassens n’était pas un militant, un chanteur engagé. Du reste personne ne s’est jamais risqué à le récupérer pour sa chapelle. C’était juste un faiseur de chanson — et quelles chansons ! — qui, sous des airs d’ours solitaire mal léché et de grand gaillard bourru, cachait un poète au grand cœur, capable de dire les plus belles choses comme les plus cinglantes. Il se moquait avec entrain et parfois cruellement de notre société « bien comme il faut » et de ses institutions mais savait aussi louer les qualités humaines de ceux qu’il rencontrait. C’était l’homme de l’amitié et de la fidélité, Brassens, et c’est ainsi que nous, les anonymes, le ressentions. C’était un monument à la fois immense et discret.

Le plus difficile, finalement, c’était de choisir quel album écouter.

Bien sûr, j’ai lu son seul roman, « La tour des miracles » (1963), un ouvrage un peu foldingue où transparaît tout son univers.

Pour le reste, on savait peu de choses de Brassens. Il n’était pas de ceux qui étalent leur vie dans les journaux en faisant mine de s’offusquer de la curiosité et du voyeurisme des gens. Lui était plutôt un taiseux qui contemplait le monde dont il nourrissait son ironie et sa sensibilité, tout en le tenant à distance. On savait juste qu’il était fidèle en amour et en amitié, en toute chose, en fait. Qu’il était généreux aussi et n’hésitait pas à aider de jeunes artistes dont beaucoup, aujourd’hui, lui manifestent encore leur reconnaissance. Surtout, il était aimé discrètement par un nombreux public qui le retrouvait toujours avec un immense plaisir.

Mon plus grand regret est de n’avoir jamais pu assister à un de ses tours de chant.

Brassens est parti trop tôt pour voir ce qu’est devenu notre monde. J’aurais bien aimé entendre les poèmes que lui auraient inspirés ces trente dernières années. Mais du moins, il nous a laissé une belle collection de textes à savourer au gré de nos humeurs et qui constituent un sacrément bel héritage.

Je suis même certain qu’il aurait beaucoup apprécié le fait qu’un homme a été condamné à 200 € d’amende pour avoir chanté Hécatombe au passage de la police. On a, en effet, peine à y croire tant cela ressemble à une caricature. On se pince pour se convaincre qu’on ne rêve pas : il n’est pas possible qu’il y ait de tels abrutis dans notre police. Et pourtant si : ça se passe comme ça en France, en 2011. On aurait mis Brassens en prison pour outrage ! Ça, c’est du maintien de l’ordre ! Bravo !

Cela lui aurait certainement inspiré une chanson encore plus féroce pour ces malheureux idiots de flics-là. Encore pire que « le nombril des femmes d’agent ». C’est dire !

C’est à des détails comme ceux-là qu’on s’aperçoit que les grands poètes ne meurent jamais. Brassens est immortel.

Merci, tonton Georges.

Au marché de Brives-la-Gaillarde
A propos de bottes d’oignons,
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon.
A pied, à cheval, en voiture,
Les gendarmes, mal inspirés,
Vinrent pour tenter l’aventure
D’interrompre l’échauffourée.

Or, sous tous les cieux sans vergogne,
C’est un usage bien établi,
Dès qu’il s’agit de rosser les cognes
Tout l’ monde se réconcilie.
Ces furies, perdant toute mesure,
Se ruèrent sur les gignols,
Et donnèrent, je vous l’assure,
Un spectacle assez croquignol.

En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber,
Moi, j’ bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées.
De la mansarde où je réside,
J’excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides,
En criant : « Hip ; hip, hip, hourra ! »

Frénétique, l’une d’elles attache
Le vieux maréchal-des-logis,
Et lui fait crier : « Mort aux vaches !
Mort aux lois ! Vive l’anarchie ! »
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d’un de ces lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu’elle serre comme un étau.

La plus grasse de ces femelles,
Ouvrant son corsage dilaté,
Matraque à grands coups de mamelles
Ceux qui passent à sa portée.
Ils tombent, tombent, tombent, tombent,
Et, s’lon les avis compétents,
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus belle de tous les temps.

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons,
Ces furies, comme outrage ultime,
En retournant à leurs oignons,
Ces furies, à peine si j’ose
Le dire, tellement c’est bas,
Leur auraient même coupé les choses :
Par bonheur, ils n’en avaient pas !
Leur auraient même coupé les choses :
Par bonheur, ils n’en avaient pas !

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