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[Blogue] Le Bleuet

Une librairie à Banon

mercredi 5 octobre 2011

C’est bien un ordinateur. On peut faire des tas de choses avec, plus ou moins utiles ou passionnantes. Comme, par exemple, écrire des articles pour un blogue que personne ou presque ne lit, juste comme ça, pour le plaisir de la langue et des mots.

Pour ça, il faut l’internet. Et c’est bien aussi, l’internet. On peut presque voyager sans bouger de chez soi et partir à la découverte de territoires intellectuels insoupçonnés. On peut aussi y faire ses courses. On peut tout acheter sur l’internet, il paraît. Même des livres.

J’en ai acheté, des bouquins, sur l’internet. Des fois. Parce que je savais ce que je voulais et que c’était plus rapide ou plus aisé de me les procurer ainsi. Mais, en réalité, si je devais évaluer la proportion de livres achetés sur l’internet dans ma bibliothèque — achetés par moi, je veux dire, sans compter ceux qu’on m’a offert et dont j’ignore souvent l’origine — je dirais qu’ils représentent moins de 10 %, peut-être moins de 5 %.

C’est qu’un bouquin, ce n’est pas un objet comme un autre. Il ne suffit pas de lire un résumé ou la quatrième de couverture, quand elle peut vous renseigner, pour se faire une idée de ce qu’il contient. Il faut l’ouvrir, parcourir quelques pages, parfois. Et puis, il y a le contact avec l’objet, avec le papier. L’odeur, le bruit des pages qu’on tourne. A de rares exceptions près — quand on sait déjà ce qu’on cherche —, l’acquisition d’un livre est en soi une aventure. Ou simplement un voyage. On tâtonne, on prend un roman, on le repose, on en prend un autre et ainsi de suite. Parfois, la pêche est infructueuse. Rien qui captive aujourd’hui, alors on n’achète pas. D’autre fois, c’est l’inverse. Trop de livres qui vous font les yeux doux. On ne peut pas tout acheter, quand même. C’est qu’il faut les lire ensuite !

Il m’est souvent arrivé de déambuler dans les rayons d’une librairie comme on part à la découverte d’une région inconnue. C’est fou les trésors qui y sommeillent. Il n’y a rien de plus impressionnant que ces murs couverts d’étagères couvertes de livres. Des quantités de livres. Partout, dans les moindres recoins.

Bien sûr, explorer les rayons de la FNAC ou de Cultura, c’est déjà pas si mal. Il y a de la matière, pourrait-on dire. Et, jusqu’à il y a encore peu de temps, les employés de ces rayons avaient souvent une vraie compétence en matière de livres. Ils étaient capables de vous renseigner ou de vous conseiller. Il me semble que ça devient un peu plus rare, maintenant.

Mais le vrai plaisir de l’exploration, c’est dans les vraies librairies que je l’ai toujours éprouvé. Comme la librairie Arthaud à Grenoble, ou la Sorbonne, à Nice, ou la librairie Roumanille en Avignon (aujourd’hui disparue) et tant d’autres découvertes ici et là à l’occasion de la visite d’une ville. Et je ne parle même pas des bouquinistes.

Banon est célèbre, au moins en Provence, pour son petit fromage de chèvre empaqueté dans des feuilles de châtaignier. Un délice, il est vrai. Cette petite bourgade des Alpes-de-Haute-Provence (voir également son site officiel) est aussi une halte privilégiée des motards qui, en toutes saisons, sillonnent les routes autour du Ventoux, du plateau d’Albion ou de la montagne de Lure et viennent s’y rafraîchir quand le cagnard frappe trop fort. Ou même sans cagnard.
Banon est niché au bout d’un vallon qui embaume la lavande à la fin de l’été. Une vraie carte postale. Et si la vie culturelle à Banon et alentours, à en croire les affiches placardées dans les bistrots, semble particulièrement active, on s’attend assez peu à y trouver une librairie.

Mais attention : pas une petite librairie genre « maison de la presse » améliorée par un rayon de bouquins un peu touffu, bien que ce soit tout aussi honorable. Non ! Une vraie librairie sur trois ou quatre niveaux et deux corps de bâtiment (au jugé). Certes, de la vieille bâtisse provençale, bien biscornue, avec ses quelques recoins et ses escaliers casse-gueule. Et des bouquins partout, du sol au plafond. Un truc à rendre dingue M. Propre lui-même !

Le Bleuet — c’est ainsi qu’elle s’appelle — est ouverte tous les jours (en tout cas, le dimanche aussi) et ça grouille de monde. Je vous invite d’ailleurs à lire cet article de Wikipédia, certes très incomplet, mais qui donne des informations pour le moins étonnantes sur cette librairie. Malheureusement, son site www.lebleuet.fr est encore en travaux. Patience, donc.

Et là, déambuler dans ces différentes salles, piocher dans les piles de livres, fouiller, chercher... quel plaisir. Et quelle tentation !

Pour être tout à fait honnête, les rayons surchargés de bouquins du Bleuet sont un des plaisirs, et pas des moindres, d’une balade par Sault ou par Apt, à travers les paysages sublimes de nos montagnes et de leurs vallées. Je pourrais ne citer que les gorges d’Oppedette non loin de là pour titiller votre imagination. Faire près de cent kilomètres pour aller à Banon n’est donc pas un supplice.

Franchement, je plains ceux qui ne jurent que par l’électronique, la haute technologie. Ils ne peuvent pas éprouver ce plaisir presque charnel qu’il y a à choisir son livre dans une telle librairie. Peut-on seulement éprouver du plaisir à faire « click-gauche avec sa souris » pour choisir un livre ? Ridicule ! Quant à lire un texte sur un écran de téléphone ou de tablette, je n’en parle même pas. Comme le disait Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 28 septembre (« Dostoïevski est mal barré », page 5), avec un livre dont on tourne les pages en les touchant vraiment, « on avance dans l’intrigue physiquement ». Rien à voir avec un écran qui, de plus, sert à autre chose et ne procure pas cette sensation d’isolement, état d’esprit dans lequel on se met volontairement quand on lit un livre. Sans même rappeler qu’un bouquin, ça se plante très rarement et ça fonctionne sans batterie ni électricité. Un archaïsme d’une modernité absolue !

Je ne crois pas, moi non plus, que le livre électronique puisse servir en quoi que ce soit la cause du livre tout court. De la littérature. J’y vois plutôt une menace mortelle pour la diffusion culturelle et surtout, sa diversité. Déjà, quand on considère les tendances de l’édition, on constate une certaine uniformisation, une prime aux produits standardisés, formatés. Les petits éditeurs et certains auteurs qu’ils défendent ne pèsent parfois pas lourd face aux gros bourrins américains ou français qui vous sortent un best-seller par trimestre ou presque.

C’est pourquoi, à mes yeux, des librairies comme le Bleuet sont indispensables pour faire aimer le livre. Pas seulement le « beau livre », ce quasi-objet d’art relié cuir pleine fleur, non, pas seulement. Les éditions plus modestes aussi, les livres de poche. Et pas seulement non plus les livres « sérieux », « sans image », mais les bandes dessinées aussi, par lesquelles on peut amener d’autres publics à aimer côtoyer les livres des autres rayons. Ces objets inertes qui prennent vie dès qu’on les saisit et qui sont capables de nous donner tous les plaisirs de l’univers.

Librairie Le Bleuet
Place Saint-Just
04150 BANON
Tél. : 04 92 73 25 85
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