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[Blogue] 11-septembre : sortez les mouchoirs !

dimanche 11 septembre 2011

Toute la journée, « ils » n’en auront que pour New-York, la « Grosse Pomme » martyrisée et ses « Twin Towers » abattues. Ça fait déjà une semaine que ça dure sur toutes les chaines de télé, les radios et dans la plupart des journaux et des magazines. Voyez France 2 avec son petit drapeau étasunien en bas à droite de l’écran de ses journaux du soir, qui nous sert des reportages tous plus émouvants les uns que les autres et nous promet une soirée spéciale ce soir, en bouquet final.

10 ans déjà, c’est vrai, et un attentat inconcevable qualifié de crime contre l’humanité, pas moins.
Près de 3000 morts, des milliers de blessés, l’horreur et l’incompréhension. Forcément un drame humain, comment en serait-il autrement ? Avec sa longue litanie de témoignages directs ou indirects qui constituent autant d’éclairages particuliers d’un événement en tout point extraordinaire et douloureux.

Et la haine, aussi : le 11 septembre 2001, le jour où l’Amérique a ressenti dans sa chair celle qu’elle suscite au Moyen-Orient. Le signe qui donnera libre cours à la vengeance d’État, au nom de la liberté et de la démocratie. Toutes bonnes causes convoquées pour laver l’injure suprême faite par des barbus, des fanatiques, des musulmans, des Arabes, au pays le plus puissant de la planète ou supposé tel.

Il est un peu lassant, pour ne pas dire irritant, de devoir toujours se défendre d’un quelconque mépris quand on ne partage pas la vision nombriliste des événements qui veut que ce qui touche l’Amérique supplante en importance quoi que ce soit qui se passe ailleurs (sauf chez nous, peut-être). Bien sûr, tuer des innocents dans un attentat est une chose terrible et abjecte. La mort d’un Américain, d’un New-Yorkais, est aussi injuste et inacceptable que celle d’un Madrilène, d’un Londonien ou d’un Parisien, d’un Européen qui fait l’objet de la même haine aveugle de la part des mêmes assassins sanguinaires d’Al-Qaïda, parce que représentant cet Occident honni. La haine encore et toujours.
Mais, hormis la proximité familiale, nationale ou culturelle, ces morts-là ne sont pas plus injustes que celles des innombrables civils massacrés dans toutes les guerres du monde et réduits au rang de « dommages collatéraux », il me semble.

Et puis, au fait, au nom de quelle grande œuvre meurent nos militaires aujourd’hui, en Afghanistan ? Juste pour que notre confetti présidentiel à nous puisse bomber le torse et dire sa fierté d’être l’ami des États-Unis ? Quelle misère !

Crime contre l’humanité, le 11-septembre ? Mais contre quelle humanité ces crimes ont-il été commis ? La nôtre, simplement, à nous Occidentaux ? Ou bien aussi contre celle des morts de ces guerres presque oubliées tant elles sont interminables et complexes. Personne, pourtant, ne parle de crime contre l’humanité au sujet des victimes palestiniennes ou israéliennes (encore que là, des fois, c’est limite), irakiennes ou afghanes ou d’ailleurs et dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des attentats de New-York, Madrid, Londres ou Paris.
N’aurions-nous pas l’émotion sélective ? Un peu quand même, pas vrai ? Sans même rappeler que beaucoup de ces gens sont morts aussi grâce à l’efficacité de nos industries d’armement dont on voudrait bien oublier l’importance pour nos balances commerciales. Et puis nous, c’est pas pareil : on signe des tas de conventions internationales pour vendre des armes propres et faire des guerres propres et justes avec des gens tout ce qu’il y a de réglos. Pas comme ces diables d’islamistes qui font leurs coups en douce...

Alors, c’est sûr, je verserai sans doute ma petite larme sur toutes ces victimes de ces saloperies d’attentats, parce que ces gens-là, pas plus que les autres, ne méritaient de mourir ainsi ce jour-là. Mais je ne verserai pas dans la béatification ambiante de cet évènement qui a, soi-disant, changé le monde.

Je vais aussi me rappeler qu’aujourd’hui, cela fera 38 ans que Salvador Allende Gossens est mort dans le palais présidentiel de la Moneda, à Santiago, capitale du Chili et, avec lui, la démocratie chilienne pour les quinze années qui suivirent.

Là aussi, il se dit que les États-Unis ne sont pas tout à fait innocents. Le coup était bien monté. Mais on ne parle pas de crime contre l’humanité. Après tout, il y aurait eu un peu moins de morts qu’à New-York et beaucoup moins de blessés. Preuve que l’Augusto savait contenir ses pulsions, lui. Tout juste lui reprochera-t-on quelques dizaines de milliers de gens torturés et quelques centaines de disparus. Mais bon, des cocos pour la plupart, des Chiliens en tout cas, rien d’important. Pas comme s’ils avaient été Américains (du Nord), pas vrai ?
Et puis tout ça, en fait, c’était comme qui dirait une œuvre de santé publique, pour remettre le peuple chilien dans le droit chemin, après son élan irresponsable de 1970 (selon Henry Kissinger) : élire un président socialiste sur le continent américain, quelle idée, voyons !

Certes, on me dira que les affaires du Chili ne nous concernent pas vraiment et que, à l’époque du moins, ce n’était ni la première ni la seule dictature en cours de fonctionnement. On avait eu aussi l’Argentine, le Nicaragua, le Portugal, l’Espagne et la Grèce, pour ne citer que les plus proches de nous en termes de civilisation et de culture. C’est vrai. On peut noter accessoirement que si la démocratie est une invention dont nous aimons nous targuer, nous autres Occidentaux, on n’est pas mal non plus question dictatures et petites saloperies. Mais il n’y a pas de raison d’oublier car lorsque la démocratie est assassinée quelque part, c’est un peu de la nôtre dont il s’agit, pas vrai ?

Et puis ces guerres et autres saloperies dans lesquelles l’Occident glorieux a trouvé un peu-beaucoup son compte. Quelle litanie : l’apartheid en Afrique-du-Sud, le Soudan, l’Éthiopie, le Rwanda, le Zaïre, le Congo, l’Angola, le Vietnam, l’Indonésie, Timor, etc. Pas de crime contre l’humanité, là ? Pourtant, en cherchant un peu, non ?

Tant qu’à commémorer des événements abjectes, reconnaissons que l’imagination sans bornes de l’humanité, dans ce genre porteur, ne nous donne quasiment chaque jour que l’embarras du choix. De quoi faire beaucoup de belles soirées spéciales commémoratives et de beaux reportages émouvants. Un peu de variété, en somme...

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