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[Blogue] Laïcité : le débat, t’en veux pas, tu l’as quand même !

mardi 19 avril 2011

Je n’ai guère été convaincu par la nécessité, martelée par l’UMP et quelques autres, d’un débat sur la laïcité. Je le suis d’autant moins que, dans l’air ambiant, j’y vois une façon assez détestable de pointer l’islam et sa pratique dans ce pays. Donc, en définitive, les musulmans de France.

Le prétexte est assez surprenant : la loi de séparation des églises et de l’État de 1905 aurait été conçue et votée à une époque où l’islam n’existait pas ou était quasi-inexistant en France.
Ceux qui le professent veulent sans doute parler de la France métropolitaine et tiennent à l’écart l’empire colonial où ce n’était certainement pas le cas. D’accord, l’empire n’était pas la France. Soit ! Mais quid de l’Algérie, par exemple, qui constituait alors plusieurs départements depuis 1902 et faisait donc partie de la République ? On ne peut donc pas dire qu’il n’y avait pas de musulmans en France en 1905.
Bien sûr, on peut toujours arguer que cette loi visait essentiellement la religion catholique, largement majoritaire, ce qui n’est peut-être pas totalement faux — tout au moins pour la genèse de l’affaire — mais occulte le fait que la loi est essentiellement un compromis bien loin des positions les plus dures, tant chez les anticléricaux que chez les cléricaux.
Sans doute, les mêmes font-ils un parallèle avec le Concordat de 1801 et ses avenants, qui voulaient régir les relations entre l’État et l’église catholique, surtout, ainsi qu’avec les églises réformées, par extension, et qui furent peu à peu étendus à d’autres religions (d’abord le judaïsme). En fait, ils étaient surtout un moyen pour l’État de contrôler les religions. Mais, effectivement, le Concordat ne s’embarrassait guère de l’islam qu’il ne voyait même pas. Cependant, on peut penser sans grand risque de se tromper qu’il aurait fini par le prendre en compte.

La loi de 1905, quant à elle, est un texte de portée générale — disons universelle — qui, comme telle, est applicable aux relations entre l’État, les individus et n’importe quelle religion. La découverte soudaine par certains que l’islam est devenu la deuxième religion de France ne change rien aux principes qu’elle pose et qui fonctionnent plutôt bien dans l’ensemble depuis plus d’un siècle.

Certes, il y a bien quelques entorses comme, par exemple, de passer des écoles privées confessionnelles sous contrat pour en permettre le financement par l’État... Ou d’inscrire des édifices religieux à l’inventaire des Monuments Historiques pour en faire supporter l’entretien par l’État et les communes même s’il est vrai aussi que la République s’est appropriée les biens de l’Eglise sous la Révolution et que, forcément, il en reste quelque chose... Et d’autres encore, sans doute.
Il n’en reste pas moins que les exceptions les plus notoires sont l’Alsace et la Moselle, pour des raisons historiques, et, dans une moindre mesure (quoique, mais je parle ici de notoriété), la Guyane et Saint-Pierre-et-Miquelon. La France est une république une, indivisible, laïque et sociale, dit la Constitution... C’est d’un beau !

C’est donc sans doute pour coller à ce débat essentiel que France 2, la semaine dernière (les 12 et 13 avril, si mes souvenirs sont exacts), nous a gratifié de deux reportages dans ses journaux de 20 heures successifs.

Le premier avait trait, je vous le donne en mille, aux lieux de prières musulmans ou plutôt à leur pénurie qui, dans certaines villes, contraint les fidèles à prier dans la rue. Forcément, ça fait désordre. Il y avait même un pauvre gars qui déclarait que, une fois par semaine, le vendredi, il ne pouvait pas sortir sa moto pendant une heure. Là, j’ai compati. Pour autant, il n’avait pas l’air trop marri et semblait plutôt narquois, comme s’il voulait faire plaisir au journaliste qui avait absolument besoin de faire l’inventaire des nuisances causées par cette occupation de l’espace public.
Et comme, s’il manque des mosquées, il faut donc en construire et qu’on ne trouve pas l’argent sous les sabots d’un cheval, France 2 nous remet le couvert le lendemain avec un reportage aux petits oignons sur l’Alsace et la Moselle nous expliquant le régime concordataire. Ben, ça faisait presque envie, si ! Là-bas, dans la France frontalière de l’Est, les pouvoirs publics peuvent participer au financement des édifices religieux, à leur entretien et bien plus encore puisque les ministres du culte y sont salariés par l’État.
Et tout ça nous est présenté comme le summum de la transparence, à l’opposé de l’hypocrisie qu’engendrerait ailleurs la loi de 1905. Le truc hyper-cadré, contrôlé, tarifé et, osons le mot, génial. Presque on nous convaincrait que si on avait ça dans la France de l’intérieur, on n’aurait plus aucun problème pour construire des mosquées et autres temples. Que du bonheur, en somme. D’ailleurs, on voyait un responsable musulman heureux dont la mosquée en construction — un édifice monumental avec une salle de prière pouvant accueillir 3000 personnes, je crois — était partiellement financée sur les deniers publics. Ben voyons !

A se demander pourquoi ne pas abroger cette fichue loi de 1905 ?

Comme toujours, ces reportages ne font qu’effleurer le sujet. L’argent n’est pas tout et la séparation des églises et de l’État n’explique pas tout.
A mon humble avis, il serait peut-être bon de s’interroger aussi et d’abord sur les difficultés que rencontrent les musulmans à construire des mosquées ou à simplement aménager des salles de prière, du fait de l’hostilité de leur voisinage. J’ai dans l’idée que, même si l’État et les collectivités territoriales ouvraient les robinets en grand, il restera encore longtemps plus facile de construire une église ou une cathédrale en béton, même hideuse (ça existe), qu’une mosquée, aussi belle et modeste soit-elle. Allez savoir pourquoi ?

Pourtant, personnellement, je ne vois absolument aucun inconvénient à voir pousser des minarets ici ou là. Les musulmans sont des citoyens comme les autres — du moins, ils devraient être considérés comme tels — et comme les autres, ils ont droit au respect de leurs convictions dès lors que leur expression ne remet pas en cause les lois de la République. En cela, légiférer, comme le propose l’UMP, avec ses 26 propositions, sur la base d’une seule religion n’a pas de sens et peut s’avérer bien pire pour la laïcité que la situation actuelle. La loi de 1905 est un point d’équilibre qui satisfait la grande majorité des Français car elle leur permet de vivre en paix avec leurs voisins quelles que soient leurs convictions religieuses. Par ailleurs, il existe déjà des lois républicaines qui régissent de nombreux aspects que ces propositions veulent pointer (abattage rituel, scolarité obligatoire, respect de la neutralité de la fonction publique et des fonctionnaires, financement des associations cultuelles, etc.). Il suffit de les appliquer.

Toutefois, les lois de la République ne doivent pas être détournées pour stigmatiser une religion et pénaliser ses adeptes. Les musulmans, pas plus que quiconque, ne doivent avoir le sentiment d’être traités comme des cas « à part », pour ne pas dire anormaux et indésirables. Si les mentalités doivent évoluer, c’est aussi chez les non-musulmans. Car c’est bien le rejet de l’autre qui favorise le communautarisme et génère certains raidissement dont les médias aiment faire leurs choux gras. Le respect ne peut être que partagé, il ne peut être à sens unique et, de ce point de vue, certaines administrations ont encore des progrès à faire.

En fin de compte, si « la voix de son maitre » semble revenu à une approche plus mesurée du débat foireux et tout de même foiré sur l’islam la laïcité, selon le Monde, il me semble qu’il serait bien aussi de ne pas oublier que la laïcité n’est pas seulement une affaire de religions. C’est aussi l’affaire des athées et agnostiques qui, eux, en la matière, n’exigent rien si ce n’est que chacun fasse avec sa conscience et foute la paix aux autres. Il est d’ailleurs assez curieux que l’État, par l’entremise du gouvernement, fasse si grand cas de la religion au moment où il se désengage de tout, notamment de l’Éducation (publique). Peut-être faut-il y voir la concrétisation de l’idée formulée par le chanoine de Latran, selon laquelle « dans la transmission des valeurs et dans l‘apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l‘instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. »

Favoriser la religion plutôt que la justice et la cohésion sociales, voilà bien une conception qui oublie une partie non négligeable de la société et pas des moins productives en termes de pensée. Une vision anti-laïque qui explique certainement tout le reste.

Vos commentaires

  • Rouquette
    Le 25/04/11

    Pas mieux. Tout est dit et bien dit. Brassage dangereux d’un vent populiste et électoraliste...

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