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[Blogue] Ce bon vieux terroir

mercredi 9 mars 2011

On y pense avec tendresse et délectation en mangeant un bon saucisson bien sec d’Ardèche ou d’Auvergne, des figatelli de Corse ou un jambon cru de montagne, de belles tomates juteuses et gorgées de soleil du Vaucluse ou de Marmande, des fruits d’ici ou là et, notamment des melons de Cavaillon, un gigot d’agneau de Sisteron, tout ça arrosé d’un bon vin de derrière les fagots arrivant tout droit d’une cave de Rasteau, de Bourgogne, du val de Loire, de Bordeaux ou d’ailleurs. Sans parler des marcs de Bourgogne ou d’Armagnac, les calvados qui vous arrachent la gueule, les cidres de Bretagne ou de Normandie, les bières de Lorraine, de ch’nord ou d’Alsace. Tous ces trucs qui régalent les papilles et la panse et qui illustrent à nos yeux la douceur de vivre de notre cher vieux pays. Cette mosaïque de parlers, d’accents, d’expressions parfois cocasses, de façon de faire ou d’être qui font de nous des concitoyens pas tout à fait semblables les uns aux autres.

On aime bien se réclamer de ce morceau de pays chargé d’Histoire où l’on a posé ses valises, que parfois même on n’a jamais quitté parce qu’ainsi va la vie, mais que l’on aime sincèrement car on s’y sent bien, parce qu’il a vu parfois vivre aussi nos parents et nos aïeux et avant eux encore toute une lignée familiale. Parce que c’est notre chez nous, notre maison, notre foyer, notre havre. On se vante d’être Provençal ou Marseillais pour faire la nique à ces « malheureux » Bretons, Auvergnats, Alsaciens ou Parisiens, bref ces presque étrangers d’ailleurs en France qui, pourtant, en ont autant à notre service et nous le rendent bien.

C’est un peu notre marque de fabrique, cette part de notre identité propre qui nous relie à notre histoire particulière et s’ajoute à elle pour construire l’individu que nous sommes, pas identique aux autres mais tout de même si ressemblant ne serait-ce que par notre complexité.

Le terroir ce n’est pas la terre, pas seulement. C’est aussi les gens qui y vivent, une ambiance, une somme de couleurs. Pourtant, il est souvent le fruit d’apports extérieurs, de gens venus d’ailleurs qui s’y sont fondus et l’ont à leur tour aimé, apportant avec eux les effluves de leur pays d’origine. Chez nous, en Provence, on n’oublie pas que les Italiens, notamment les Piémontais, sont venus en grand nombre repeupler le pays après les guerres meurtrières et la peste. Et bien avant eux, il y a eu les Maures, les Sarrasins. Plus récemment, des Lorrains pour la sidérurgie et bien d’autres encore. Ce n’est faire offense à personne que de dire que nous sommes tous des bâtards. C’est ainsi, ça fait partie de nous.

La terre ne ment pas, disait Pétain, pour opposer la « vraie » France à la « juiverie », comme on disait alors. Sans doute oubliait-il que ceux qui la travaillaient, de tout temps, n’étaient pas tous des Français. La terre ne ment peut-être pas mais certains hommes politiques ont toujours su lui faire dire ce qu’ils voulaient. Surtout des mensonges quand on veut qu’elle soit synonyme d’exclusion. Tel Christian Jacob qui, parlant de Strauss-Kahn, ne trouve rien chez lui qui rappelle « ces terroirs que l’on aime ». Tel cet autre, dont j’ai oublié le nom, qui se pâmait devant cette France où pointent tant de clochers d’églises comme autant de rappels à notre histoire imprégnée de christianisme. Manière de dire, sans doute, que des minarets n’y auraient pas leur place ? Pourtant, elles sont bien vides ces églises alors que les mosquées, là où elles existent, font le plein. Et bien oui, les Français ne sont plus seulement chrétiens et n’ont pas tous des ancêtres Gaulois, faut s’y faire.

La terre et le terroir ne sont d’ailleurs pas forcément synonymes de vérité. On se pose peu de questions devant nos produits régionaux estampillés « bien de chez nous » mais fabriqués ailleurs ou avec des matières premières venant d’ailleurs. Telles certaines charcuteries corses fabriquées avec du porc brésilien ou tels ces Laguioles importés de Chine, telle cette huile d’olive fleurant bon la Provence et arrivant d’Espagne. Comment serait-elle capable, cette terre, de distinguer un homme d’un autre homme ? Par la couleur de sa peau ? Par sa religion ? Par la langue qu’il parle ou que parlaient ses parents ? Elle s’en fout de ça, la terre. La seule chose qui lui importe, pourrait-on dire, est que celui qui la travaille ou qui la foule la respecte et l’aime. Est-ce toujours le cas des paysans français ? Est-ce toujours notre cas ?

Invoquer le terroir pour stigmatiser l’autre et lui faire sentir qu’il n’a pas sa place est un mensonge politique et historique. Jouer sur les peurs est un crime. Laisser les musulmans bâtir leurs mosquées et vivre paisiblement leur religion ne menacera jamais la France. Par contre, rejeter et stigmatiser les autres parce qu’ils ne sentent pas notre bon vieux terroir à plein nez lui fait courir un vrai danger : celui de sombrer dans les dérives les plus abjectes du XXème siècle. Dérives que de nombreux étrangers vivant sur notre sol ou venant des colonies ont combattu avec ceux des Français qui les refusaient. Un comble !

Et puis, aussi, parce que ce sont les enfants de ces musulmans et des étrangers qui arrivent chez nous aujourd’hui qui, demain, perpétueront le sens et la douceur de nos terroirs en y prenant toute leur place. Nous ferions mieux de les y aider si nous voulons réellement être fidèles à nos valeurs.

Vos commentaires

  • François
    Le 09/03/11

    la terre, et le terroir par extension, il faut semer dessus pour récolter. Semer des gens aussi, c’est la diversité des semailles qui fait les bonnes récoltes.
    Mais voilà, la bande d’abrutis qui nous gouverne est en train d’étendre son inculture à notre sol.
    J’ai du mal à rester optimiste, vraiment !

  • @Ficanas84
    Le 09/03/11

    On comprend mieux pourquoi les mêmes ont supprimé les programmes d’Histoire des classes terminales, celles où l’on abordait l’Histoire contemporaine, du XXème siècle. Ou alors qu’ils en laissent un programme tronqué ramené à des interprétations politiques au lieu de l’appuyer sur la recherche historienne.

    Parce que priver le peuple de son Histoire, c’est le priver de sa mémoire. C’est jeter dans les ténèbres de l’ignorance les actes qui ont conduit à l’infamie de Vichy et ceux qui les ont combattus. Pourtant, les leçons de l’Histoire devraient éclairer notre présent et notre avenir.

    Le ventre est sûrement encore fécond duquel a jailli la bête immonde mais on n’est pas vaincu tant qu’on n’a pas livré bataille. Et quand bien même viendrait le temps de la défaite, il resterait encore à se soumettre ou à continuer la lutte.

    Quant à moi, je n’envisage pas la défaite et je ne me soumettrai pas à l’abjection.

    L’extrême-droite a mis près de 60 ans pour se refaire une virginité et elle étend ses tentacules jusque dans les partis de droite républicains. Elle avait fait de même en 1940. Ce sont des Républicains qui ont donné le pouvoir à Pétain et à sa clique pour mettre à mort la République. Cette fois, nous n’avons même pas l’excuse d’une guerre contre l’Allemagne. Mais, si à l’époque des hommes, et d’obscurs inconnus aussi bien que des politiques célèbres, ont eu le courage de se dresser contre cette gangrène, pourquoi ne serions-nous pas capables à notre tour de faire comme eux ?

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