Accueil > Blogue > On a cassé le pont de pierre

[Blogue] On a cassé le pont de pierre

vendredi 25 février 2011

On l’appelle souvent le « pont roman » mais il date en réalité du XVIIième siècle.
Quand j’étais gamin, nous le disions même « romain ». Peut-être en raison du fait que, à son origine, Bédarrides fut une « villa ». Ou peut-être parce que le terme « romain » avait plus de sens dans notre imaginaire d’enfants : songer à des légions qui le franchissent, ça a de la gueule, non ? Ou bien encore parce qu’on entendait un mot pour l’autre. Allez savoir !

De plus en plus, aujourd’hui, on l’appelle simplement « le pont de pierre », ce qui, au demeurant, est on ne peut plus vrai.

400 ans au bas mot, donc, qu’il enjambe l’Ouvèze et résiste à ses crues les plus impétueuses, dont certaines ont été catastrophiques. C’est assez respectable pour qu’il soit devenu l’emblème du village et figure sur son blason. Assez aussi pour qu’on le pense indestructible, perpétuel hommage au génie des bâtisseurs des temps anciens.

En plus, il est beau notre pont de pierre. Il trône à l’entrée du village, côté route d’Entraigues-sur-la-Sorgue, offrant ainsi au voyageur qui vient chez nous sans doute le plus beau panorama sur notre cité. L’apercevoir au loin, à travers les arbres qui longent la route, est déjà une invitation à s’arrêter pour l’admirer et à faire étape chez nous.

Et il en a vu passer, forcément, depuis le temps, des carrioles et des équipages, puis des voitures et des camions. Et pas qu’un peu. Au point que je me suis souvent demandé comment ce vieux pont pouvait résister à la frénésie des temps modernes. Il fallait voir, il y a encore quelques années, ces poids-lourds énormes qui le franchissaient, si larges qu’on s’attendait à ce qu’ils repoussent les parapets ou si lourds qu’on pouvait craindre qu’il s’effondre. Mais non, rien. Il s’est vaillamment acquitté de sa tâche. Mais comment pouvait-on lui infliger ça, à notre chef-d’œuvre d’ouvrage d’art ? Aujourd’hui encore, il supporte un trafic important même si ce n’est pas celui d’une autoroute. Et il tient.

C’est qu’il est classé à l’inventaire des monuments historiques, notre pont. C’est pas n’importe qui. Il faut le respecter, le protéger, le choyer. C’est notre pont à nous.

Et voilà que par une froide et brumeuse nuit de février, au plus profond de la nuit, une simple berline est venue le percuter et renverser son parapet. Pas un tank comme ces 4x4 énormes qu’ont voit partout ni un de ces gros camions dont je parlais. Non une simple bagnole, pas forcément la plus petite non plus mais pas une géante : une Ford Focus.

La dame qui, paraît-il, la conduisait, en venant d’Entraigues, se serait perdue dans le brouillard et aurait mal estimé l’entrée du pont. Résultat : sa voiture a percuté le parapet de plein fouet et tout ce beau monde, voiture, passagers et pierres, est allé atterrir dans le lit de la rivière.

Que croyez-vous qu’il advint ? La dame et la personne qui l’accompagnait sont sorties de la voiture et du lit de l’Ouvèze et sont rentrées chez elles. Plus de peur que de mal. Tant mieux ! Puis, remises de leurs émotions, sans doute, elles ont appelé les pompiers qui sont venus plus tard sortir la voiture de sa fâcheuse posture. Et constater les dégâts causés au monument.

Sous l’effet du choc, non seulement les pierres au point d’impact se sont écroulées mais aussi d’autres situées un ou deux mètres plus loin. Un fameux coup de bélier ! Pendant une journée entière, le pont a été interdit à la circulation afin de permettre à des experts de mesurer l’ampleur des dommages et sécuriser le trou béant dans le parapet.

Bien sûr, les supputations vont bon train.

Il se dit que, pour arriver à pareil résultat, fallait pas rouler mollo. Pas sûr tout de même. A cinquante à l’heure, une voiture de près de 2 tonnes, ça cogne fort. Plus d’une s’est retrouvée à l’état d’épave après avoir croisé la route d’un arbre ou d’un mur à cette vitesse. De plus, les pierres du parapet ne sont pas réellement solidaires du tablier. Heureusement d’ailleurs, sans quoi les passagers auraient sans doute souffert davantage.
D’autres prétendent encore que la dame n’avait pas sucé que des glaçons bu que de l’eau, ce qui expliquerait en partie le laps de temps entre l’accident et l’appel des secours. Des mauvaises langues vont jusqu’à dire que ce n’était pas la dame qui conduisait bourrée mais l’autre...

Mais, à vrai dire, quoi qu’il en soit, et il y a fort à parier qu’on ne sache jamais le fin mot de l’histoire, le résultat est là : notre si beau pont est mutilé.

Sa réparation va sûrement coûter bonbon, ce qui va certainement réjouir l’assureur de la dame. Encore qu’il est bien capable d’appliquer un coefficient de vétusté à notre pont et, vus ses 400 ans de bons et loyaux services, décréter que c’est la commune qui lui doit des ronds. Essaie un peu, pour voir !
Autant dire que ça va probablement donner lieu à de belles empoignades par devant les tribunaux si aucun accord amiable n’est trouvé. Mais au-delà de ces supputations, la réparation risque de se faire attendre.

J’espère que non.

C’est déjà bien que cet accident idiot n’ait fait aucune victime ni aucun blessé grave. Après tout, ce ne sont que des bouts de tôles et des pierres. Mais tout de même, ce vieux pont chenu est une partie de l’âme de notre village ; il participe à son charme. Il faut donc rapidement lui rendre son apparence originelle et panser ses blessures.

Et songer aussi à poser une plaque commémorative de la maladresse — au moins — d’une personne qui a réussi ce que l’Ouvèze n’a encore jamais pu faire en 400 ans : casser le pont de pierre de Bédarrides. On a les mérites qu’on peut.

Ah, la honte !

Et pis, c’est tout !

Pour en savoir (un peu) plus, cliquer ici ou cliquer là.

Blogue | Suivre la vie du site RSS 2.0