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[Blogue] Que la fête soit belle

Manifeste anti-"saucisson et pinard"

dimanche 27 juin 2010

Voici donc revenu la fin de l’année scolaire et son cortège de fêtes et de kermesses des écoles.
Ceux qui ont des enfants d’âge scolaire — ou qui en ont eu — comprendront certainement la joie profonde, quoique un peu crispée, ressentie par nombre de parents à l’idée d’aller admirer leur progéniture affublée d’improbables déguisements (qui la libellule ou le bourdon, qui le meunier ou la paysanne, qui le renard ou le corbeau, qui le prince ou la princesse ; j’en passe et des plus insolites) pour esquisser des pas de danses maladroits et émouvants sur la scène de l’école, dressée spécialement pour l’occasion. Ce n’est pas pour rien, finalement, que ce qui apparaît souvent sur l’instant comme une corvée (osons le mot) devient, bien des années plus tard, l’image d’un petit bonheur furtif passé au rang des souvenirs à l’évocation desquels on se prend à sourire avec émotion.
Ah ! Si seulement on pouvait revenir en arrière, quelques fois !

La mairie d’Orange, cette année, s’est donnée beaucoup de mal pour que ces fêtes soient de vraies réussites, aptes à rejoindre, dans la mémoire des parents et des enseignants, les plus beaux souvenirs qu’ils garderont à jamais de tous ces minots en ribambelles. Qu’on en juge plutôt.

Figurez-vous que, dans certaines écoles situées dans des quartiers de la ville à forte population d’origine étrangère — et pour tout dire musulmane, les organisateurs ont décidé de proposer aux participants, à la buvette où ils pourront se restaurer, des produits « halal ». Après tout, si les athées et les catholiques peuvent s’envoyer des casses-dalles au saucisson et au jambon, il semblerait normal que les musulmans, dont les enfants vont dans ces écoles, puissent eux-aussi participer pleinement à la fête de bout en bout tout en engouffrant des aliments adaptés à leurs croyances. C’est tout de même jour de fête et les minots sont contents de voir leurs parents y rester le plus longtemps possible.
Sauf que ça ne convient pas à monsieur le maire d’Orange qui y voit une entorse insupportable au principe de laïcité. Si, si ! Du coup, la ville a fait savoir à ces dangereux cléricaux que, s’ils persistaient dans leur incroyable volonté anti-laïque, ils devraient se passer du généreux soutien matériel de la municipalité. Entendez : pas de chaises, pas de tables, pas d’estrades, pas de barrières, peut-être pas de sono, etc. C’est qu’on rigole pas avec la laïcité à Orange !

A vrai dire, on reconnaît bien là l’art tout en finesse de l’extrême-droite à accommoder les principes républicains à sa sauce alors que d’une façon générale elle n’a que faire des valeurs de la République.
La liberté ne se conçoit pour elle que dans celle d’approuver son discours xénophobe, homophobe et raciste ; l’égalité n’est valable que pour les Français « de souche », sauf les pédés et les gouines, bien sûr, l’étranger n’obtenant son label de respectabilité que s’il ferme sa gueule, embrasse le drapeau tricolore chaque matin en chantant la Marseillaise, pour preuve de son amour indéfectible pour sa terre d’accueil (et encore !) ; la fraternité relevant du même tonneau. Bien sûr, on se souvient de la laïcité surtout lorsqu’elle n’est pas en phase avec les valeurs chrétiennes si vaillamment symbolisées par Jeanne d’Arc.
Rien d’étonnant alors à ce que tout ce qui évoque l’Islam, de près ou de loin, provoque chez ces gens-là des bouffées d’aigreur : ils en sont restés à l’époque des Croisades avec un petit détour en arrière par 732 et Charles Martel, figure héroïque entre toutes. Bien entendu, tout cela n’a rien à voir avec le temps béni de la colonisation et de ses apports positifs et encore moins avec l’indépendance algérienne. Que nenni ! C’est juste pour la laïcité, qu’on se le dise.

Ceci n’est pas sans rappeler ces récents détournements des apéritifs géants, façon « fesse-bouc », ou de la « fête des voisins », sur la base de saucisson et de pinard. Autrement dit : interdits aux musulmans... et aux juifs.
Organisés par des groupuscules fascistes, reprenant une soi-disant laïcité ouvertement anti-musulmane, ces pitoyables démonstrations xénophobes sont évidemment l’exact contraire des initiatives plus ou moins heureuses qui, elles, avaient cependant un réel objectif de partage et de convivialité, voulant instaurer le dialogue entre des gens qui se côtoient mais ne se connaissent pas. Ne seraient les excès de certaines de ces réunions (fesse-bouc toujours), et toute apologie de l’alcool et des substances illégales mise à part, il y a là, à mes yeux, bien plus de laïcité que ne pourra jamais revendiquer la plus courue des parades « sauciflard et gros rouge qui tache ».

Car on n’est pas ici dans une simple dénonciation des excès engendrés par une islamisation réelle ou supposée d’une partie de la société. Si, dans certains cas comme à Paris ou d’autres villes de France, on assiste à une certaine lâcheté des élus face à des demandes injustifiées de représentants religieux [1], sous couvert de « laïcité positive » ou pour ne pas être accusés d’intolérance, l’extrême-droite se nourrit de l’exaspération provoquée par de telles concessions et s’en sert pour amalgamer l’ensemble des citoyens de confession musulmane et leur nier jusqu’à leur droit à l’existence... chez nous.

Or, si d’un côté, on ne peut que s’interroger sur l’absence de vision de certains politiques face à ce qui ressemble bien à des provocations communautaires extrêmement ciblées et mal ressenties par les autres composantes de la société, de l’autre on ne peut qu’être écœuré par le discours intolérant et simpliste de l’extrême-droite. Et inquiet, aussi. Là où des gens confrontés à la réalité d’une société multiculturelle tentent avec leurs faibles moyens d’œuvrer pour la tolérance, le partage et la compréhension, d’autres ne pensent qu’à répondre par le rejet, la négation de l’autre, voire par la haine. Ils confondent volontairement le prosélytisme plus ou moins avéré que représentent des signes religieux ostensibles dans une école républicaine et laïque avec une simple main tendue à l’autre et le respect qui lui est dû en tant qu’être humain.

Je ne dirai jamais assez la répugnance que j’éprouve à l’égard de ces gens-là.

Vouloir comprendre l’autre, ce n’est certainement pas approuver sans réserve ce qu’il prône, c’est simplement vouloir échanger librement avec lui et le connaître mieux, dans un respect mutuel. Pour parler à des musulmans (mais j’en connais avec qui je peux le faire sans aucun souci), je ne me convertirai certainement pas à l’Islam (ce dont je doute qu’ils me le demandent jamais). Mais si pour montrer que je les respecte au même titre que n’importe qui je dois partager leur repas et manger halal, je n’hésiterai pas une seconde. Sans compter que j’en serai honoré.

Alors bon courage aux enseignants et aux parents des écoles d’Orange. Ce sont eux qui sont respectables.

Et pis c’est tout !

Notes

[1comme, par exemple, la prière en pleine rue alors que les salles réservées à cette usage sont amplement suffisantes

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