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[Blogue] Retraite ou débacle ?

mardi 15 juin 2010

E.P. avait pris sa retraite en mars 2009 après longtemps de bons et loyaux services dans l’Entreprise. Il était ingénieur et avait grandement contribué au développement de l’Agence dont il était naturellement devenu le responsable. Sa dernière fierté avait été de l’installer dans des locaux flambant neufs dont il avait suivi les travaux de très près.
A la différence de nombreux ingénieurs d’aujourd’hui qui passent une grande partie de leur temps — parfois à leur corps défendant — à remplir des « tableaux de bord » pour suivre et contrôler le travail de leurs subordonnés, s’assurer qu’ils « tiennent leurs objectifs » et en rendre compte à la Direction, E.P. était resté plutôt un ingénieur de terrain, préférant mettre les mains dans le cambouis au lieu de rester enfermé dans son bureau. Si cela n’allait pas sans poser quelques problèmes, en vertu de la nouvelle culture de l’Entreprise qui veut que se salir les mains soit de préférence réservé aux subordonnés, il avait acquis l’estime et le respect de ses techniciens et de nombreuses autres personnes. A tel point que lors de son départ à la retraite, la quasi-totalité de son équipe, secrétariat et techniciens, avait fait le déplacement vers la haute vallée où il s’était retiré, pour lui faire la surprise.
E.P. était heureux de rendre son tablier. Je l’avais revu au début de l’année où il avait tenu à sacrifier au rituel traditionnel des vœux de la Direction. Nous avions un peu discuté, naturellement, et il me disait sa grande satisfaction. Il rayonnait.

E.P. est mort au début de la semaine dernière, alors qu’il bricolait je ne sais trop quoi dans sa cuisine : crise cardiaque. Il aura été retraité durant 15 mois. Il n’avait pas 65 ans. Une vie bien remplie, sans nul doute, mais une retraite bien brève.

Des collègues ou des connaissances qui, comme E.P., décèdent peu de temps après être partis à la retraite, nous en avons tous connu. Personnellement, j’ai l’impression qu’ils ont jalonné ma vie, à commencer par mon père, décédé à 64 ans.
Il se trouve que ce décès prend aujourd’hui une couleur particulière, bien entendu, dans le contexte actuel de la réforme des retraites.

On nous dit que notre espérance de vie s’allongeant, il est naturel de travailler plus longtemps. Jusqu’à 61 ans puis 62 ans puis 63 ans puis... D’aucuns auraient même parlé de 70 ans !
Bien sûr, dans le même temps, il faut cotiser également de plus en plus longtemps pour prétendre à une retraite à « taux plein ». 40 ans puis 41 ans puis bientôt 42 ans... Et comme on entre de plus en plus tard dans la vie active, l’âge légal de 60 ans, pour un nombre de plus en plus important de gens et notamment pour les jeunes, apparaît de plus en plus strictement symbolique.
A condition, bien sûr, de ne pas se retrouver au chômage à 55 ou 58 ans. Alors, adieu les annuités !

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, c’est bien connu, le calcul de nos droits se fait sur une période de plus en plus longue d’activité. 10 ans puis 25 ans puis... la carrière tout entière. Ce qui a un effet mécanique sur lesdits droits puisque, en général (mais on a parfois des surprises, il est vrai), on gagnait moins, en euros constants, il y a 40 ans qu’il y a 25 ans ou 10 ans ou seulement 6 mois en arrière. Bien sûr, c’est compter sans les périodes éventuelles de chômage qui, pour bon nombre de nos contemporains, ne sont pas une simple donnée statistique.
Pour faire bonne mesure, ajoutons l’indexation des pensions depuis 2003 — la dernière réforme du gai Fillon — non plus sur l’évolution moyenne des salaires mais sur l’indice des prix qui croît beaucoup moins vite, et on aura finalement des pensions toutes riquiqui !

Une chose est sûre : il est bien loin le temps où quelques doux rêveurs prétendaient instaurer un régime de retraite juste et équitable permettant aux vieux travailleurs de finir leur vie décemment tout en étant associés à la croissance générale des salaires, c’est à dire, d’une certaine façon, au partage des richesses produites (voir ce billet). Aujourd’hui, les retraités apparaissent au fil des discours comme une charge de plus en plus insupportable pour la société, des privilégiés avec qui il faut en finir. Sauf, pour les gens méritants, les « capitaines d’industrie » (le joli mot !) et tout ça.
Certes, on ne le dira pas ainsi. Ce sont des gens bien élevés, ceux qui pensent pour nous. Et puis, les retraités d’aujourd’hui ont encore le droit de vote, faut pas les froisser. Mais ceux de demain, c’est une autre paire de manche.

En fait de retraite décente, on pousse les vieux travailleurs vers la misère. Et, parmi eux, les femmes encore plus puisque, c’est bien connu, à travail égal, une femme ne peut décemment pas prétendre au même salaire qu’un homme, malgré les lois et les déclarations pieuses de notre personnel politique qui affirment le contraire. Z’ont cas rester chez elles pour élever leurs lardons, ces gueuses !

Donc travailler plus longtemps en favorisant l’emploi des vieux séniors, alors que la plupart des entreprises les virent à partir de 55 ans (voire avant) car ils coûtent trop cher. Avec une jeunesse pour qui il n’y a déjà pas de travail stable et rémunérateur. Faut avoir la foi, mes frères, je vous le dis, pour trouver un brin de cohérence à tout ça.
Au moins, ils crèveront plus vite ces salauds de vieux séniors, peut-être même avant de partir à la retraite, de faim ou de fatigue. Tout bénef pour le système ! On aura juste à leur offrir une bière bien fraîche, le jour de leur départ !

Comme la retraite par répartition ça ne peut pas marcher, nos grands penseurs (pensez s’ils sont désintéressés !) nous disent qu’il faut préparer sa retraite dès le plus jeune âge, en capitalisant, bien sûr. C’est à dire, juste pour sa pomme, chacun pour soi et Dieu pour tous. Finie la solidarité. On est vraiment des cons de ne pas y avoir pensé tout seuls ! Après tout, il n’y a qu’à demander aux Américains, par exemple, ce qu’ils en pensent de la capitalisation, depuis quelques années. Sans même parler du fait que pour économiser pour ses vieux jours, comme on le faisait avant la guerre, faut encore pouvoir : mieux vaut éviter le chômage et gagner un peu plus que le nécessaire pour assurer le quotidien. Donc être très gentil avec son patron. C’est susceptible, ces gens-là. Parce que pour avoir une retraite décente, c’est pas 20 ou 50 € par mois qu’il faut placer en espérant qu’il n’y ait pas de crash boursier... Franchement, à moins de payer l’ISF, de bénéficier du bouclier fiscal, de stock-options, de parachutes dorés et de retraites-chapeaux, je ne vois pas ce que ça va arranger, la capitalisation. Mais je dois manquer d’imagination. Ça doit être ça !

Ah si ! Tout le monde ne sera pas perdant : voyez ces groupes financiers qui se lèchent les babines à la seule pensée de toutes ces petites sommes qui vont faire de très gros capitaux. Si c’est pas une misère de pas avoir cassé ça plus tôt !

Bon, ben moi, le 24 juin, je sais où aller !

Et pis c’est tout !

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