Accueil > Blogue > Les jours heureux

[Blogue] Les jours heureux

De bien belles personnes

samedi 5 juin 2010

Je n’avais jamais lu le programme du Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mars 1944, dans la clandestinité [1]. Pourtant, comme tout un chacun, j’imagine, je savais que ce programme avait jeté les bases d’un nouveau pacte social pour la France d’après-guerre, duquel étaient sortis la Sécurité Sociale, les retraites par répartition, la liberté de la presse, la nationalisation des banques et des compagnies d’assurance ainsi que de l’énergie et de plusieurs grandes entreprises fautives de collaboration avec l’ennemi nazi. Mais dans le détail, j’en ignorais le contenu.

Cette lacune est désormais comblée à la faveur de sa réédition par l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, sous la coordination de Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchainé [2]. Et oui, je comprends mieux. Et oui, c’est un bien beau texte.
Il est porteur d’un idéal de partage, de solidarité et de justice sociale voulant faire de notre pays, dès sa libération, une « démocratie économique et sociale » assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et le bonheur de tous. Il affirme l’union de la Résistance autour du général De Gaulle en fixant pour premier objectif commun la libération du pays du joug de « l’occupant provisoire » (sic) et de ses valets français. Pourtant, ceux qui l’ont écrit étaient loin de partager les mêmes visions politiques. Au terme de nombreuses réunions clandestines, pour lesquelles ils risquaient à chaque fois leur vie, ils ont adopté ce texte à l’unanimité. Voilà aussi ce qui rend ce programme encore plus exceptionnel.

Bref, ce petit opuscule de quelques pages, remarquablement concis, condense un ensemble d’objectifs qui sont tout le contraire de l’action de Sarkozy. Pourtant, ce dernier n’hésite pas à prétendre que celle-ci s’inscrit dans l’héritage du programme du CNR [3]. Imposture !
Au contraire, « Les jours heureux » souligne avec une acuité et une précision quasi-horlogère l’entreprise de démolition en cours.

Soyons juste, cependant : cette entreprise n’est pas le seul fait de la droite sarkozyste. Elle a commencé dès les années 50/60 et s’est poursuivie depuis, à touches plus ou moins discrètes, sous à peu près tous les gouvernements, y compris, malheureusement de gauche, malgré quelques tentatives avortées de cette dernière de trouver des parades (Cf. : Pierre Bérégovoy en 1990 pour le financement des caisses de retraite). Mais Sarkozy a fait sienne la déclaration de Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, ancien maoïste, le 4 octobre 2007 :

Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance.(...) Le gouvernement s’y emploie.

Il faut dire que ce programme porte une marque de naissance insupportable aux yeux de certains : ayant été écrit par les représentants de partis politiques, de syndicats et de groupes citoyens de tendances diverses voire opposées, il est nécessairement un compromis. De plus, il est fortement marqué par l’influence des partis communistes et socialistes (SFIO), ce qui correspond bien à la réalité de l’époque.
De Gaulle le savait bien : unifier autour de lui la Résistance qui, jusque là, agissait en ordre dispersé, sans coordination et, donc, sans grande efficacité d’ensemble, était nécessaire pour que le chef de la France Libre soit reconnu comme le seul et légitime interlocuteur des Alliés. Il fallait restaurer l’État et, dans le même temps, empêcher les Anglo-Américains d’imposer à la France un gouvernement militaire étranger chargé de l’administrer jusqu’à l’établissement d’un gouvernement légitime issu des urnes (AMGOT [4]). Même s’il avait pris ses distances avec le CNR, il en avait néanmoins besoin et ne l’a pas désavoué. On peut imaginer que, une fois le pays libéré, il n’a pas débordé d’enthousiasme pour mettre en application ce programme, beaucoup trop « social », à bien des points de vue, pour la droite conservatrice.

Par ailleurs, si, au sortir de la guerre, le grand patronat a fait profil bas, compte tenu de l’attitude peu reluisante de certains de ses représentants sous l’occupation, et certainement aussi en raison de l’aspiration générale à une plus grande justice sociale après les privations et la répression aveugle, il n’a pas vraiment goûté de se voir en partie privé de certaines de ses prérogatives traditionnelles et de se voir imposer une solidarité insoutenable avec les gueux de salariés. Le bonheur du peuple n’a jamais vraiment été l’objectif premier de la grande bourgeoisie d’affaire. Sinon, ça se saurait depuis longtemps.
Partant, le patronat n’a eu de cesse, à mesure qu’il relevait la tête, de batailler contre les réformes réalisées à la Libération, d’abord en sous-main puis de plus en plus ouvertement . Ce fût notamment le cas, dans les années 50, lors de l’échec de la mise en place du système de retraite universel issu du programme du CNR. Elle fût rejetée par les artisans, commerçants et paysans qui refusaient de voisiner avec les syndicats ouvriers et qui étaient soutenus dans l’ombre par le grand patronat et les conservateurs.
Pourtant, force est de constater que la politique de planification, elle-même issue du programme du CNR, a été très bénéfique à cette grande bourgeoisie même si elle a été contrainte durant une trentaine d’années à partager (de moins en moins, au fil des contre-réformes) la prospérité engendrée. Mais, sans ces plans successifs destinés à reconstruire le pays, elle aurait eu le beurre, l’argent du beurre et, en prime, le cul de la fermière. De quoi vous dégoûter de tant de gâchis !

On comprend mieux que le programme du CNR n’ait pas été enseigné dans les écoles. Personnellement, je n’ai aucun souvenir de la moindre référence durant ma scolarité. Sans doute, la droite au pouvoir comptait-elle sur l’effet du temps. On finit par tout oublier, surtout quand on ne se donne pas la peine d’entretenir le souvenir. Certes, on continue de commémorer le sacrifice des Résistants, tombés pour libérer la France. Mais on a bien soin de les dissocier de l’idéal qui, au-delà de la lutte contre « l’occupant provisoire », animait ces jeunes femmes et ces jeunes hommes.
Au fil du temps, l’idéal de la Résistance a fini par se déliter en même temps que le discours dominant orientait les consciences vers plus d’individualisme. Finies la solidarité, l’égalité des chances, la justice sociale.

Pourtant, qui, aujourd’hui, ne reconnait pas en la Résistance et dans l’action du général De Gaulle la restauration de l’honneur du pays avili sous la botte fasciste de l’occupant et de Pétain ? A peu près personne (sauf, très certainement, les nostalgiques des heures de gloire du nazisme) et certainement pas la droite qui, dans sa majeure partie se prétend l’héritière de De Gaulle.
Mais, pourquoi, alors, Sarkozy s’emploie-t-il à effacer la vilénie du régime de Vichy lorsqu’il déclare, le 12 novembre 2009, dans le Vercors, autre haut-lieu de la Résistance :

Depuis deux-cents ans, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés. C’est que la culture française est irréductible au totalitarisme [5].

Rien de grave pour nos libertés ne s’est donc produit entre 1939 et 1945, d’après lui. Il est vrai que son discours avait pour sujet la fameuse « identité nationale » dont le triste Besson voulait qu’on débatte. Le parallèle aurait-il été alors trop cruel ?

Il fallait bien un jour siffler enfin la fin de la récréation. Si la gauche s’est montrée pitoyablement incapable de défendre cet héritage, abandonnant peu à peu les ouvriers et les plus défavorisés au discours démagogique de l’extrême-droite pour se rallier au concept fumeux de libéralisme social, la droite a joué sa partition habituelle sans trop se forcer. A nouveau, aujourd’hui, les intérêts particuliers des grands groupes financiers et industriels, ceux de la grande bourgeoisie en fait, prennent le pas sur l’intérêt général, laissant de plus en plus de nos concitoyens sur la touche. Ironie de l’histoire, ce sont souvent des cadres formés dans nos grandes écoles (ENA, Polytechnique, etc.) pour être de grands commis de l’État, qui ont choisi de s’enrichir de la façon que l’on sait en prenant la tête de grands groupes industriels et financiers. L’ENA (Ecole Nationale d’Administration), fondée en 1945. Encore un héritage du CNR.

On lira avantageusement cet éditorial de Serge Halimi, dans le Monde Diplomatique n°675 de juin 2010, qui approfondit et élargit encore ce constat.

Sans doute, les Français ont-ils la mémoire courte. Jusqu’à quand accepterons-nous sans broncher ce pillage de notre pays par une classe de privilégiés sans scrupules ? Ils devraient pourtant se méfier : à force de perdre nos acquis, viendra le jour où nous n’aurons plus rien à perdre. Et quand on n’a plus rien à perdre, le désespoir peut engendrer les pires choses... ou les meilleures, selon que l’on sombre dans les extrémismes les plus noirs ou que la démocratie, la vraie, enfin, reprend ses droits.

Pour ma part, je trouve rassurant que de grands personnages de la Résistance [6] nous appellent à un sursaut de dignité et de conscience, pour dénoncer l’imposture de Sarkozy et de ses godillots, pour faire renaître le souffle de la Résistance, du CNR.

La bataille n’est pas perdue. Elle ne fait que commencer et le cours des choses peut s’inverser. Il le faut !

Pour conclure, je voudrais citer un extrait de la déclaration improvisée de M. Stéphane Hessel sur le plateau des Glières, le 17 mai 2009, en réponse à la visite de Sarkozy quelques jours plus tôt [7] :

Sachez que la désobéissance, la préférence donnée aux valeurs par rapport à la loi, c’est une partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté résistante. Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est continuer à s’indigner lorsque quelque chose est proposé qui n’est pas conforme à ces valeurs, qui n’est pas acceptable, qui est scandaleux.

Et cet autre extrait du texte de CRHA qui conclut ce livre :

Au début des années 1940, l’oppression était particulièrement brutale. Y résister était, comme l’établit l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, un droit naturel et imprescriptible. En ce début des années 2010, l’oppression prend des formes heureusement moins violentes, mais plus insidieuses ; il faut d’autant plus y résister.

Si résister, c’est « savoir garder sa capacité d’indignation » et, toujours, « privilégier la légitimité face à la légalité », alors, face à l’entreprise de démolition sociale (mise en œuvre) par le capitalisme ultralibéral et ses servants politiques, nous pouvons légitimement user de ce terme.

... A CHRA... nous tenons à rompre avec le fatalisme ambiant qui rend acceptable l’inacceptable. Nous tenons à le répéter sans relâche : ce qui était possible il y a soixante-cinq ans, alors que la France était ruinée, l’est encore aujourd’hui.

... la résistance n’appartient pas au passé.

Notes

[1D’abord intitulé « Programme d’action de la Résistance », c’est Jules Meurillon, chef de la propagande-diffusion du groupe de résistants Libération-Sud, qui lui donna le titre « Les jours heureux »

[2Les jours heureux - Le programme du Conseil National de la Résistance de mars 1944 : comment il a été écrit et mis en œuvre, et comment Sarkozy accélère sa démolition. Éditions La Découverte - 9 bis rue Abel-Hovelacque - 75013 Paris - ISBN 978-2-7071-6016-4 - 14,00 €

[3Déclaration du 22 juin 2009 devant le Parlement réuni en congrès à Versailles, façon discours sur l’état de l’Union du président des États-Unis, après deux voyages sur le plateau des Glières à l’occasion de commémorations douteuses qui ont provoqué la réaction de citoyens plus respectueux que notre président de l’héritage de la Résistance

[4Allied Military Government of Occupied Territories

[5Extrait des textes accompagnant la réédition des Jours heureux

[7Citation à partir de la réédition des Jours heureux déjà citée

Blogue | Suivre la vie du site RSS 2.0