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[Blogue] Les joies de la libéralisation de l’électricité

mardi 21 juillet 2009

La délibération de la commission de régulation de l’énergie (CRE) du 9 juillet 2009 (que vous trouverez en annexe) fait couler beaucoup d’encre. Rien que le titre du Monde.fr, « EDF veut faire payer les économies réalisées par ses clients » (accessible certainement uniquement aux abonnés), ou cet autre du Figaro, « La taxe sur les économies d’électricité fait polémique » (accessible à tout le monde), ou encore celui de Rue89, « Voltalis : EDF contre les économies d’énergie » (je m’arrête là), tous très explicites, l’illustrent très bien.

De quoi s’agit-il ?

Et ben vala : Voltalis est une entreprise qui a conçu une sorte de boitier qui permet, sur un ordre reçu via le réseau ou internet, de délester [1] certains récepteurs gourmands en énergie (tels que des radiateurs, des climatiseurs, des chauffe-eau, etc.) lors d’un pic de consommation. Ceci nécessite une modification du tableau électrique de l’installation. On dit que le client est effacé. Parce que un pic de consommation, comme il s’en produit fréquemment l’hiver, ça oblige le réseau de transport de l’électricité (RTE), filiale d’EDF chargée d’équilibrer la demande et l’offre (obligation légale), d’aller acheter l’électricité que ne peuvent pas fournir tels ou tels producteurs à d’autres qui ont de la marge et le plus souvent à l’étranger et au prix fort. Pour éviter cela, le système de l’effacement a donc pour principe de priver d’énergie des clients qui acceptent de s’en passer pour aiguiller celle-ci vers d’autres qui eux ne le peuvent pas ou ne le veulent pas ou ne savent pas qu’ils pourraient s’en passer alors qu’ils le pourraient si on le leur disait. Vous suivez ?

Or, comme on sait, l’électricité produite chez nos voisins (et même chez certains opérateurs français) est sale. Non pas parce qu’elle n’est pas française mais parce qu’elle est fabriquée à partir de gaz (beuark !), de fioul (re-beuark !) ou pire, de charbon (super-beuark !). Donc, CO2 et tout ça. Caca, pas beau, pas bon, quoi ! Pas comme not’ EDF à nous qui la fait avec des atomes tout propres sur eux et sans aucun risque pour l’environnement et les gens qui vivent autour des centrales [2].

Là où ça se complique, c’est que chez nous, EDF n’ayant plus le monopole de la distribution d’électricité [3] depuis quelques temps, on a plusieurs sociétés qui se partagent le marché [4]. Si toutes ces sociétés ne sont pas obligatoirement productrices, certaines le sont néanmoins mais la plus grosse reste tout de même EDF. La plupart achètent donc du courant à EDF ou à un autre producteur privé pour le vendre à leurs clients en mettant leur logo sur chaque électron (un sacré boulot, croyez-moi). Et quand elles se sont plantées dans leurs prévisions parce que leurs salopiaux de clients consomment trop, RTE doit compenser en sollicitant d’autres producteurs (le plus souvent EDF). Même topo quand l’opérateur est aussi producteur et qu’il n’arrive pas à fournir. L’électricité est achetée au prix du marché à l’instant considéré et revendue par RTE au distributeur déficitaire. Ça, c’est la compensation par fourniture d’appoint.

En temps normal, RTE n’achète pas d’électricité, il se contente de prélever une redevance pour la mise à disposition du réseau de transport [5]

Le sysème Voltalis est un peu différent. On « efface » des utilisateurs et on envoie l’électricité ainsi « économisée » vers ceux qui en ont besoin. Là où le bat blesse, c’est que le système a été tellement super-bien pensé que l’énergie détournée — qui n’est donc pas facturée à son client par le producteur A — est facturée au distributeur B par Voltalis via RTE, semble-t-il. En gros. Mais pour le producteur A, l’énergie qu’il continue à produire ne lui est pas payée puisque, de toute façon, elle était comptabilisée dans la capacité de production générale (donc pas d’achat d’appoint par RTE) et que ses clients auxquels elle était initialement destinée ne la consomment pas. D’où un manque à gagner substantiel. Ceci n’empêche pas, semble-t-il, RTE de percevoir sa redevance de transport. Vous suivez toujours ? Un peu gros mais c’est l’absurdité à laquelle le système mis en place a conduit. Or, le système de l’effacement ne peut fonctionner que si le producteur A continue de produire de l’électricité sans diminuer sa capacité de production. Sinon, il faudrait aller l’acheter ailleurs et on en reviendrait donc au système de la compensation d’appoint, très onéreux. Ce serait donc sans intérêt, surtout pour Voltalis !

Facile, me direz-vous, il suffit de mettre en place un système de péréquation et le tour est joué.

Ben, non. Tout faux ! C’était tellement évident que personne n’y a pensé.

Re-facile, me redirez-vous, tenaces, suffit de délester les vilains clients qui consomment trop.

Re-tout faux ! Comment vous faites pour les identifier, hein, gros malins ? Et vous irez délester un hôpital, vous ? Pas facile, quoi !

C’est donc là qu’intervient la CRE qui impose à Voltalis de rémunérer le producteur lésé. C’est à dire, de partager son gâteau. Or, Voltalis n’est pas plus philanthrope que ses copains producteurs, contrairement aux déclarations écolo-socio-généreuses de son président [6], et a un peu de mal à lâcher le morceau qui est bien appétissant. Pardi ! D’où les appels à l’émeute et au scandale. Sont-y pas meugnons, ces gens-là ?

Alors, je ne vais pas non plus pleurer sur les déboires d’EDF — puisque c’est le principal producteur concerné bien que pas le seul — mais quand je lis que cette délibération serait un sale coup porté au fameux « Grenelle de l’environnement » et que EDF c’est tous des pourris, pour le coup je me gausse. Si, si, je me gausse ! Ce serait même tout le contraire, vous l’avez voir.

D’abord, contrairement au système de l’approvisionnement d’appoint (acheter de l’électricité en plus à un autre producteur sans diminution de la consommation générale), l’effacement est un simplement aiguillage de l’électricité produite par un producteur A pour ses propres clients, à l’origine, vers ceux d’un producteur B, simplement décidé par RTE grâce au système Voltalis. Le producteur A n’intervient pas dans cette décision. On peut comprendre qu’il ait du mal à accepter, grand seigneur, que son électricité aille en engraisser d’autres.

Ensuite, il est parfaitement erroné de parler d’économies d’énergie dans le cas de l’effacement [7]. En fait, pour un consommateur donné, sa consommation d’électricité est réduite pendant quelques instants à intervalles réguliers mais globalement la quantité d’énergie nécessaire pour atteindre puis pour maintenir une température donnée, par exemple, restera la même. Simplement, le système lisse la consommation afin de permettre de passer le pic. La consommation d’énergie est donc retardée mais pas réduite. Que cela se traduise par une économie sur la facture pour certains, c’est très possible, s’ils peuvent vraiment se passer de cette énergie mais je pense que l’économie pécuniaire est surtout due au dédommagement de l’inconvénient. Une prime à la bonne volonté, en somme.
D’ailleurs, ce système n’est pas franchement nouveau : EDF avait un système équivalent, nommé « Effacement Jour de Pointe » (EJP), réservé à ses gros abonnés (industriels, hôpitaux, etc.) qui compensaient soit en réduisant franchement leur consommation (pas toujours facile) soit en démarrant des groupes électrogènes sous peine de payer très très cher l’électricité consommée. Je ne sais pas s’il est toujours en vigueur. Il y a aussi le système « heures creuses/heures pleines » (ou « heures de jour/heures de nuit, » pour les particuliers et autres petits abonnés) qui n’a rien d’automatique et impose une certaine organisation de la part de l’utilisateur. En fait, Voltalis est un système, indépendant du fournisseur, qui permet de s’affranchir du monopole d’EDF.

Reste que, au bout du compte, si je puis dire, c’est le client du distributeur imprévoyant qui paiera la facture car on imagine assez mal Voltalis faire l’impasse sur ce surcroît de charges. C’est d’ailleurs ce que lui demande la CRE. M’enfin, une chose est sûre : y a des grands penseurs chez nos décideurs et je crains qu’il n’y en ait parmi eux qui retournent astiquer les isolateurs sur les lignes à haute tension pour avoir oublié un si petit détail. Gniark !

Quant aux docteurs es écologies qui glapissent d’horreur au sujet de cette délibération, ils feraient bien d’apprendre à lire et de retourner sept fois leur langue... Arf !

Notes

[1C’est à dire de déconnecter temporairement (note du ficanas).

[2Non, je plaisante, c’est juste pour que les Chinois, les Indiens et autres Emirs nous achètent nos centrales nucléaires que je dis ça.

[3Contrairement à une idée répandue, il n’a jamais eu non plus celui de la production. Juste l’obligation d’acheter et d’acheminer l’électricité produite par des privés.

[4C’est comme ça qu’il faut dire, maintenant.

[5Lequel se fait en haute tension : 20000 V, 63000 V et plus.

[6Il semble que Voltalis considère qu’il a fait économiser de l’électricité à des consommateurs ayant adopté son système et que, par conséquent, cette électricité lui appartient puisqu’il fait acte de pieuse vertu grenello-compatible. Ce qui n’est évidemment pas l’avis des producteurs.

[7Du moins à l’échelle des particuliers ou des entreprises. A l’échelle macro-économique, c’est très certainement vrai.

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