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[Blogue] Laïcité : un voile sur la liste ?

vendredi 12 février 2010

Il y a eu cet affligeant débat sarko-bessonnien prétendant revisiter notre identité nationale pour mieux stigmatiser l’immigration, notamment musulmane, sur fond de votation suisse anti-minaret et de rapport parlementaire « spécial burqa ». Pardi ! A part la casse de l’outil industriel, des services publics, de la protection sociale et des retraites, préoccupations bien évidemment secondaires, il est vrai qu’on n’a guère de sujets de discussion importants. Faut bien distraire le bon peuple, pas vrai ?

Et puis, voilà quelques jours, on nous annonce que le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) présentera en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA) une jeune femme portant un voile. Qui plus est, une Avignonnaise. Musulmane, donc.

Sur le coup, je me suis dit que ce devait être une de ces inénarrables provocations dont les trotskystes ont parfois le secret, bien que leur sens de la fantaisie me paraisse le plus souvent opaque. Mais, pourquoi pas ? Encore que l’idée de présenter une jeune femme voilée rien que pour emmerder Besson, Le Pen et Sarkosy réunis, objectif en lui-même fort louable, me paraisse limite injurieux pour ladite demoiselle.
Et puis, il y a eu ces articles de Marianne (n°668 du 6 au 12 février 2010) : « Notre opinion », de Joseph Macé-Scaron, sous-titré « Les Soviets plus l’obscurité », « Ça va mieux en le disant », de Guy Konopnicki, sous-titré « Ils ont encore assassiné Trotski », « Attendez-vous à appendre », de Renaud Dély, sous-titré « Besancenot, Besson, les deux font la paire ! » Etc.

Évidemment, le moins que l’on puisse dire est que, chez Marianne, on ne porte guère les trotskistes dans son cœur, accusés d’antisémitisme et de pro-islamisme. Mais bon, c’est leur droit. Simplement, tant d’acharnement à crier au fou, à l’alliance objective de Besancenot et de Sarkosy, forcément ça interpelle quelque part, comme on dit. Alors, j’ai voulu savoir et j’ai trouvé cet article du Monde, repris par le site du NPA.
Pour sûr, c’est un peu plus éclairant que les éructations de Marianne. On comprend mieux la genèse de cette histoire.

Pour autant, je reste dubitatif et très partagé sur cette démarche. J’ai du mal à comprendre comment on peut parler de libération de la femme et afficher ouvertement sa propre soumission à un dogme religieux dont la symbolique (commune aux 3 grandes religions monothéistes, d’ailleurs) est justement la négation de la femme. C’est une contradiction de fond. Cela signifie donc que malgré sa conviction proclamée d’appartenir à un courant de pensée progressiste, cette jeune femme n’a pas encore remis en question ce socle de croyances qui maintiennent les femmes sous le joug.
Une évidence aussi : la tentative du NPA d’attirer vers ses listes une population extrêmement sensible à l’appartenance communautaire, parce que victime d’exclusion, et peu encline à user de son droit de vote pour la même raison. Mais cela au détriment de l’idéal laïque et du refus de laisser les religions interférer dans le débat démocratique. L’opium du peuple reprend du poil de la bête !

La ficelle est donc un peu grosse, même si ce voile-là n’a rien d’aussi apparemment extrémiste que la burqa. Le risque est aussi que cette initiative soit noyée dans la médiocrité du pseudo-débat identitaire alors que la seule vraie question est celle du communautarisme et des moyens à mettre en œuvre pour le faire reculer. Il y a fort à parier que notre furoncle national, Nicolas 1er le petit, saura récupérer cette lacune à sa façon, en lançant un nouveau débat sur les droits et devoirs des citoyens français, lorsque ce contre-feu deviendra nécessaire.
En attendant, élections régionales et catastrophes sociales obligent, on nous agite la burqa et ses dérivés sous le nez pour qu’ils masquent, en plus des visages féminins, les autres grandes questions politiques du moment. Le réveil sera douloureux !

Notre inconscient collectif porte encore les stigmates des guerres de religion qui ont ensanglanté le pays [1] aux XVIème [2] et XVIIème siècles. Il faudra attendre la Révolution et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen pour que la question soit véritablement apaisée. Il n’empêche que ces tueries innombrables ont probablement ancré en nous la conviction que pour vivre en paix avec ses voisins mieux valait ne rien laisser paraître de ses convictions même si la loi nous reconnait désormais le droit fondamental de les affirmer. Rien d’étonnant donc à ce que les questions religieuses provoquent un réflexe de défense : tout ce qui apparaît comme pouvant mettre en péril la paix civile du pays doit être banni. Et, bien sûr, les signes extérieurs affichés par certains, au nom de leur liberté de conscience, alimentent cette crainte.

Parler des racines chrétiennes de l’Europe, un peu comme on parlerait des apports positifs de la colonisation, mais sur nous-mêmes cette fois, en occultant les conséquences de l’Histoire, en en faisant aussi une bulle étanche qui n’aurait pas subi d’influences externes, est un argument un peu court. Ce que nous sommes aujourd’hui — la société dont nous avons hérité — est le fruit de multiples péripéties auxquelles sont liés ceux qui viennent aujourd’hui s’afficher jusqu’au cœur de nos villes, même s’ils n’en ont pas toujours conscience, pas plus d’ailleurs que ceux qui les regardent de travers.

Le monde n’est évidemment pas binaire et angélique : d’un côté de vilains Européens de culture chrétienne, intolérants et bêtes, tels qu’au Moyen-Âge ; de l’autre de gentils musulmans [3], innocents de tout prosélytisme et d’arrières-pensées politiques anti-occidentales, victimes des idées reçues et des obsessions des premiers. L’inverse ne me parait pas plus conforme à la réalité.

Il y a, au travers de l’apparition de ces pratiques, de réelles et légitimes interrogations sur le sens et le respect de notre contrat collectif, encore basé sur la laïcité affirmée de notre République, ce sur quoi nous nous accordons tous. Mais il faut prendre garde de ne pas faire de confusion : notre société est laïque en ce qu’elle permet le libre exercice des pratiques religieuses à ses citoyens et qu’elle garantit la neutralité des institutions de l’État à leur égard. Non seulement, les « églises [4] » n’ont pas à se mêler des affaires de l’État mais l’Administration ne doit pas se mêler des affaires religieuses.
Il est par conséquent exclu, pour moi, que les règles religieuses, auxquelles chacun est libre de se soumettre ou non, prennent le pas sur les lois de la Nation là où sa neutralité est requise. C’est évidemment le cas des fonctionnaires et celui de l’école publique. Si cela heurte leurs convictions, ces personnes sont libres de ne pas postuler à des emplois dans l’Administration ou de mettre leurs enfants dans des écoles religieuses qu’il n’appartient pas à l’État d’administrer. Dès lors, nul ne peut invoquer son exclusion sous couvert d’intolérance et de non respect de sa liberté de conscience car c’est la rigidité de ses convictions qui le pousse à ne pas vouloir respecter la règle commune, laquelle est un moyen terme nécessaire à une vie collective pacifique, selon les leçons de notre Histoire.
Et c’est d’ailleurs surtout ce principe là que les adeptes d’une religiosité sans partage voudraient voir aboli. Je pense même que, de ce point de vue, il y a une réelle communauté d’intérêt entre tous ceux qui, quelle que soit leur religion, n’ont jamais vraiment digéré la séparation des églises et de l’État. Qu’aujourd’hui ce soient des musulmans qui s’y frottent, offre un bel exercice d’hypocrisie, au nom d’une tolérance qui leur est fondamentalement étrangère, à quelques chrétiens particulièrement réactionnaires et conservateurs.
Malheureusement pour ces gens-là, ce principe est probablement celui qui est le plus légitimé par la très grande majorité de nos concitoyens, quelles que soient leurs convictions, dans la mesure où la première aspiration de tout un chacun est de vivre en paix et de ne pas être emmerdé par les autres [5].

Là où l’on subodore donc une manœuvre pour le moins perfide, c’est que ce sont « d’innocentes » jeunes filles qui sont mises ainsi sur le devant de la scène. En effet, masquer ses cheveux, son visage ou son corps ne s’applique qu’à elles tandis que les hommes ne s’imposent pas les mêmes contraintes. Une iniquité fondamentale, donc. Mais, à la négation du corps de la femme, et donc symboliquement de son existence, à laquelle l’Islam les soumettrait selon les affirmations de certains radicaux, ces derniers nous répondent par notre intransigeance qui interdirait à ces femmes l’accès à l’éducation ou à certaines fonctions. En d’autres termes, elles ne sont pas victimes d’une certaine façon d’interpréter le Coran mais d’une société intolérante malgré ses références permanentes et appuyées aux Droits de l’Homme qui, en l’occurrence, sont aussi ceux de la Femme. Un comble lorsqu’on leur préfère des règles religieuses qui les foulent au pied !
Que l’attitude de ces femmes résulte d’un choix personnel ou d’une pression plus ou moins explicite de l’environnement familial ou communautaire, il est clair qu’elle sert de paravent à l’action des partisans d’un Islam politique. Pour autant, il est difficile d’affirmer que ce soit leur principale préoccupation, à elles. Affirmer son appartenance à une communauté, par l’affichage de sa préférence religieuse, est surtout l’expression d’un repli communautaire visant à affirmer son existence dans une société que ces gens jugent hostile, quelques fois avec raison, il faut bien le reconnaître, simplement parce qu’ils aimeraient s’y fondre. Un paradoxe que confirme le fait que nombre de jeunes filles couvertes d’un foulard ont finalement accepté de le retirer à l’école après qu’on leur eût donné l’occasion d’en parler à des gens qui ne les jugeaient pas. En respectant leur droit à la différence mais en restant ferme sur le principe de laïcité, chacun y a trouvé son compte, sauf bien sûr, les plus extrémistes.

La rue et la place publique ne sont certes pas l’école. Chacun est libre de s’y comporter comme il l’entend pourvu que cela ne nuise pas à autrui. Et la loi n’interdit en rien d’afficher ses opinions et ses préférences, dans les mêmes limites. Seule la sagesse voudrait que l’on affiche moins ce qui nous sépare que ce qui nous rassemble.
S’agissant d’élections [6], on pourrait même, à la rigueur, se féliciter que des candidats veuillent révéler ce qu’ils sont réellement. Ça nous changerait un peu de tous ces gens qui veulent nous vendre une simple image d’eux-mêmes, non ? Après tout, voter en connaissance de cause, c’est l’essentiel. Encore faudrait-il que le débat ait réellement lieu car toute confusion à ce sujet est propice à une radicalisation qui servira davantage les thèses politiques les plus fumeuses que notre « vivre ensemble pacifiquement ».

Pour ma part, je ne suis pas prêt de voter pour des gens pour qui leur appartenance religieuse est plus importante que le besoin de rassembler et la laïcité des institutions.

Et pis c’est tout !

Notes

[1Mais aussi une grande partie de l’Europe

[2Pour les guerres de religion proprement dites, auxquelles l’Edit de Nantes de Henri IV mettra un terme en 1598. Mais sa révocation par Louis XIV et son Edit de Fontainebleau, en 1685, près d’un siècle plus tard, provoquera une nouvelle vague de persécutions contre les protestants et une forte émigration de ceux-ci vers les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Angleterre.

[3Puisque la burqa et les voiles les concernent

[4Au sens large du terme

[5Voir plus haut

[6on est bien là aussi dans le concept de place publique, d’« agora »

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